«Continuer à vivre ensemble, c’est tout ce qu’on peut faire»

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Il est 21 h 30 vendredi soir et les lumières se rallument dans la salle de cinéma de la Bibliothèque de l’Alcazar, à Marseille. Alors que le générique de fin de mon dernier film, «Spartiates» se déroule sur l’écran, les gens se lèvent et se mettent à applaudir. Parmi le public, de nombreux sympathisants du Team Sorel et de son leader Yvan, principal protagoniste du documentaire, mais aussi des représentants politiques locaux, la consule de Suisse, celle des Etats-Unis et d’autres personnalités marseillaises.

Les visages s’éclairent, les gens échangent des regards souriants et complices, acclament le film et, plus encore, Yvan pour son travail d’éducateur sportif auprès des jeunes des quartiers nord, les quartiers défavorisés de Marseille. Je vois son regard s’illuminer et ses traits d’ordinaire plutôt tendus se détendre jusqu’à faire place à une douceur inhabituelle. La reconnaissance semble enfin à la hauteur de l’effort fourni depuis tant d’années. Et cette reconnaissance n’est pas seulement le fait des habitués de la salle de sport mais aussi, et surtout, celle des «autres». Celle de ceux qui ne viennent jamais ou presque dans ces territoires inconnus et délaissés, qui ne fréquentent pas les jeunes «issus» des quartiers ou de l’immigration comme on dit. Ces autres, ce sont les producteurs du film, des acteurs culturels, les autorités municipales ou encore de simples citoyens du centre-ville que les jeunes nomment les «Français» lorsqu’il s’agit de les désigner. Alors que les applaudissements se tarissent progressivement, on sent que l’on vient d’assister à un moment rare, trop rare, et précieux. Un de ces instants de communion dont on va se souvenir longtemps. Une lueur qui donne tout son sens à notre travail, qui laisse entrevoir un espoir là où le vivre-ensemble paraît si difficile.

Puis nous sortons de la salle pour nous diriger vers le restaurant d’en face, où un pot est donné en l’honneur de cette avant-première marseillaise. Les rires et les exclamations de joie fusent. Nous traversons tous ensemble le cours Belsunce, lieu emblématique du brassage culturel de Marseille, et nous étreignons les uns les autres, les yeux encore humides d’émotion et de bonheur partagé ensemble. Eux et nous, les uns et les autres. Les jeunes et les vieux, ceux du centre et ceux de la périphérie. Tous ensemble.

Quelques minutes plus tard, les premières nouvelles commencent à tomber sur le fil de news de nos portables. Très rapidement, nous sentons que quelque chose d’important s’est passé. Mais à cet instant, nous ne sommes qu’une petite dizaine parmi la centaine de convives à recevoir les informations. Heureusement, car nous aimerions tellement que cet instant de partage et de joie dure encore un peu. Nous voulons savoir ce qui s’est passé car parmi les Parisiens présents, toutes et tous ont de la famille ou des proches qui pourraient être au Stade de France ou sur les terrasses visées. Mais on sait aussi que plus on s’approche de la découverte des faits, plus cette magnifique impression de communion que nous étions en train de savourer va s’estomper, pour finir peut-être par disparaître. Inconsciemment sans doute, on retarde ce moment.

On aimerait tellement que ce soit différent. Que la réalité que l’on était en train de vivre soit celle de tous les jours. Nous finissons par joindre nos proches et nos familles, toutes et tous sont sains et saufs. Nous sommes rassurés. Au fur et à mesure que le temps passe, les nouvelles se font plus précises. Nous connaissons ces terrasses et ces cafés, ces rues et ces quartiers, car nous y avons bu et mangé, vécu et habité. Nous sommes anéantis. On retourne à l’intérieur, où les discussions vont bon train. Comme si rien ne s’était passé. On essaie de donner le change. Les jeunes, d’habitude si prompts à consulter leurs portables, font comme si de rien n’était, eux aussi. Ils savent, ce n’est pas possible autrement. Ou alors ils ne veulent pas savoir. Du moins pas tout de suite. Eux aussi veulent sans doute en profiter encore un peu. Etirer le temps, le plus loin possible. Comme nous. Comme nous tous. Parce qu’on sait qu’ensuite plus rien ne sera pareil. On le sait.

Mais on sait aussi que le seul rempart à la folie des hommes reste les liens que l’on se doit d’entretenir les uns et les autres, la reconnaissance des uns envers les autres. Sans naïveté, sans angélisme aucun. Mais pour continuer à vivre ensemble. Parce qu’en attendant des jours meilleurs, c’est tout ce qu’on peut faire. Et c’est déjà beaucoup.

Créé: 18.11.2015, 19h18

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Nicolas Wadimoff?- Cinéaste.

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