Le continent imprévisible

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Les populistes déchantent: aux Pays-Bas et en France, Geert Wilders et Marine Le Pen ont subi le verdict sans appel des urnes, tandis qu’en Allemagne, l’AfD vise fébrilement la barre des 5%. Le vent de folie qui a soufflé sur l’Europe est retombé: exit la montée des nationalismes, exit le sentiment antieuropéen. L’avenir appartient aux modérés, aux proeuropéens, au centre. C’est du moins ce que l’on entend dire.

Mais ce n’est qu’une illusion. Certes, les candidats ou idées extrémistes n’ont plus rallié la majorité après le Brexit et l’élection de Donald Trump. Mais il ne faut pas pour autant en déduire une tendance. En fait, c’était simplement l’œuvre du hasard. Personne ne peut dire qui des modérés ou des extrémistes l’emportera. Il est tout bonnement impossible de prévoir l’avenir politique du continent. Mais il est un phénomène qui gagne en importance dans tous les pays européens: la versatilité et l’imprévisibilité des électeurs.

Elections et sondages montrent une inconstance historique sur l’ensemble du continent (…). Pour s’en convaincre, il suffit de regarder l’exemple des quatre grands pays que sont l’Allemagne, la France, l’Italie et le Royaume-Uni. Malgré des conditions très différentes, tous ont un point commun: la situation politique y est plus imprévisible que jamais.

En Italie, les électeurs ont reporté leur colère à l’égard des «élites» sur l’ancien président du Conseil Matteo Renzi dans un référendum organisé en décembre dernier. Peu de temps auparavant, Matteo Renzi était encore porté aux nues comme le «pourfendeur» des élites. Depuis quelques mois, le gouvernement provisoire parvient à maintenir une certaine stabilité politique, mais les élections approchent et le mouvement Cinq Etoiles antisystème, extrémiste et populiste a toutes les chances de devenir la première force politique du pays. On repassera pour la fiabilité.

Pour sa part, la France place actuellement tous ses espoirs dans un jeune inconnu. Mais l’élection d’Emmanuel Macron n’a été qu’une démonstration de fébrilité. Les favoris ont implosé en plein vol au fil des semaines, tandis que les extrêmes, dont les chances étaient quasi nulles en début de campagne, à l’image du parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon, ont doublé leur score dans les sondages, faisant une entrée fracassante dans les coulisses du pouvoir. Si l’on exclut Emmanuel Macron, le chaos politique le plus absolu règne en France.

Au Royaume-Uni, deux premiers ministres, David Cameron et Theresa May, ont déjà fait les frais de l’imprévisibilité des électeurs. Tous deux ont perdu de leur pouvoir. Pendant ce temps, le parti travailliste du leader de l’opposition Jeremy Corbyn sombrait dans l’oubli avant de revenir tambour battant aux portes du pouvoir.

Un effet yoyo que les socio-démocrates allemands ont vécu dans le sens inverse lorsque le social-démocrate Martin Schulz, challenger d’Angela Merkel aux élections législatives, a d’abord caracolé en tête des sondages avant de s’effondrer. Ces retournements de situation sont historiques et montrent que le supposé havre de stabilité allemand n’est qu’une chimère (…).

Cette nouvelle imprévisibilité peut aussi être une chance. L’humeur changeante des électeurs témoigne également de la vitalité de la démocratie. Les électeurs indiquent ainsi aux partis établis qu’ils veulent de meilleures réponses aux grands enjeux de notre époque. Ils recherchent de vraies solutions. La conquête de l’électeur volage peut aussi être une motivation à mieux faire de la politique. Mais gare à ce que cette forte volatilité ne perdure pas, sous peine de déstabiliser la démocratie.

Pour que le niveau de stress retombe et que les amplitudes des courbes de sondage diminuent, les électeurs doivent avoir le sentiment que la politique résout correctement les crises. Tant que perdureront la crise de l’euro et ses répliques sociales, il y aura des populistes de gauche. Et tant que perdureront la crise des réfugiés et son cortège de problèmes sociaux et culturels, il y aura des populistes de droite.

Les problèmes ne se résoudront pas tout seuls. Et sans réponse des partis modérés, les mouvements populistes, qui posent souvent les bonnes questions mais n’y apportent que des réponses simplistes, ne disparaîtront pas d’un jour à l’autre.

Et encore moins demain. Un préjugé tenace veut que les personnes âgées votent surtout pour les populistes et que les jeunes soient plutôt favorables à l’Europe. Mais c’est faux. Cela s’applique au mieux à une toute petite partie des jeunes issus des classes supérieures. Les statistiques sont claires: dans la quasi-totalité des pays européens, les jeunes ont un vote plus extrémiste et plus versatile que les personnes âgées. La jeunesse, qui n’est fidèle à aucun parti en particulier et souvent sans emploi, accueille plus favorablement les idées alternatives les plus extrémistes. Peu importe qu’elles viennent de la gauche, de la droite ou du centre macronesque (…).

Les «jeunes fauves» (Obama, Renzi, Macron ou Sebastian Kurz) se posent en chantres du renouvellement, rejetant l’ancien système. C’est peut-être la seule chance d’un vrai changement, d’une vraie solution aux problèmes.

Mais le renouvellement implique aussi de faire disparaître traditions et liens modérés. Il faut peut-être courir ce risque si l’on veut créer du neuf. Mais n’oublions pas ensuite d’en exploiter toutes les opportunités. C’est la seule manière de construire une Europe à même de surmonter les crises. Si l’on passe à côté de cette chance, l’avenir du continent s’annonce imprévisible.

Créé: 25.06.2017, 17h26

LENA

Chaque semaine, la Tribune de Genève publie un point de vue sur l’actualité signé par un éditorialiste européen, dans le cadre de notre alliance LENA avec six grands journaux du continent: El País, La Repubblica, Le Figaro, Le Soir, Die Welt et le Tages-Anzeiger.

Klaus Geiger, journaliste à la rubrique étrangère du journal allemand «Die Welt».

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