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Boris et la Suisse, une analogie trompeuse

Le 24 mai dernier, à Londres, une première ministre britannique aux traits vrillés par l’émotion annonçait sa démission après des mois de va-et-vient humiliant et stérile entre ses députés à Westminster et d’inflexibles négociateurs bruxellois. Le même jour, au cœur des Alpes suisses, Boris Johnson officialisait sa candidature à la tête du parti conservateur devant le public enthousiaste du Swiss Economic Forum, qui avait acheté à prix d’or (45 000 francs suisses) sa prestation. Il fit le serment de mourir plutôt que subir la même humiliation que Madame May. Il allait, disait-il, arracher aux Européens ce qu’ils lui avaient refusé à elle, sur tous les tons et pendant des mois. Devenu premier ministre, il y parvint, en quelques semaines.

Ce coup de force, qui a abouti au nouvel accord de retrait du Royaume-Uni actuellement devant la Chambre des Communes, a été suivi de près chez ceux qui lui avaient déroulé le tapis rouge en mai. Car la Suisse, non-membre de l’UE mais liée à elle par une myriade d’accords, sort d’années de tractations diplomatiques, moins théâtrales mais tout aussi frustrantes. Négocié à la demande des Vingt-Huit, un «accord» dit «cadre» ou «institutionnel» en est résulté qui arrime un peu plus la Confédération aux règles européennes. Faute de cela, assène-t-on à Bruxelles, elle risque de voir se déliter petit à petit le tissu des 20 accords bilatéraux et de la centaine de traités qui la lie à ses voisins européens. Or, tout comme la Chambre des Communes britannique ne voulait pas de l’accord de retrait de Theresa May, le Conseil fédéral ne veut pas lancer la ratification de «son» accord-cadre. Lui aussi aimerait le «rouvrir». Lui aussi se heurte à un mur. D’où la divine surprise Johnson! Si «Boris» a réussi à fissurer le bloc européen, pourquoi la Suisse ne parviendrait-elle pas, elle aussi, à faire changer la peur de camp? Pourquoi n’oserait-elle pas dire simplement: «non»?

L’analogie est tentante mais trompeuse. Elle est tentante, car les Suisses veulent, comme les Britanniques, placer la protection de leur souveraineté en tête de leur agenda. Comme eux, ils sont nombreux à voir dans l’Union européenne la principale menace qui pèse sur elle. Des deux côtés, les mêmes inquiétudes ont été attisées. L’une renvoie au pouvoir toujours plus grand de la Cour de justice de Luxembourg, dont le monopole sur l’interprétation du droit européen a arraché une partie de leur autonomie aux parlements et aux juridictions nationaux. L’autre à l’afflux de la main-d’œuvre étrangère, corollaire de la libre circulation des personnes inscrite dans le droit européen.

Mais l’analogie est trompeuse, car le «Swissexit» a déjà eu lieu en… 1992, au moment du référendum négatif sur l’intégration à l’Espace économique européen. «La Suisse a décidé de sortir quand elle a décidé de ne pas entrer», résume un diplomate. Tant qu’une «révocation» de ce «non» (un nouveau référendum, positif) était envisageable, la machine diplomatique a certes fait des miracles, obtenant pas à pas ce dont les Britanniques rêvent: l’accès au marché avec le minimum de contraintes. Mais Bruxelles avait gardé la main et cette main s’est faite plus lourde quand la perspective d’une adhésion s’est évanouie.

Le brio de Johnson n’est que l’image renversée de la fermeté de l’Union. Qu’a-t-il donc obtenu qui puisse faire rêver la Suisse? En quelques semaines, il a tout au plus réussi à arracher son pays au risque (implicite, en effet, dans feu le «backstop» fatal à sa prédécesseure) de rester tout entier coincé dans une union douanière avec l’Union européenne ad vitam aeternam. La Suisse, elle, a toujours conservé la liberté de nouer ses propres accords commerciaux.

Il a limité l’emprise européenne sur le territoire de l’Irlande du Nord, qui sera soumise à la juridiction de la Cour de Luxembourg et à nombre de ses règles, tout en étant dans une union douanière avec le Royaume-Uni. Mais cette situation, si tant est qu’elle soit tenable, n’a rien d’enviable et s’explique par les risques de violences nationalistes sur l’île. La Suisse n’a pas, heureusement, de zone frontalière incandescente. Rien, enfin, dans ce «tour de force» ne rapproche le Royaume-Uni des «Chequers», le plan de Theresa May pour la «relation future» avec l’Union, mêlant accès au marché, fin de l’immigration européenne et affranchissement de la Cour de Luxembourg. Ce cocktail fantasmatique, dont rêvent ceux qui, en Suisse, proposent de mettre fin à la libre circulation au risque de plonger dans l’insécurité le million et demi d’Européens et les 450 000 frontaliers qui y travaillent, avait déjà été réduit à néant quand Johnson a pris les commandes.

«La jouer comme Boris», en dénonçant la libre circulation des travailleurs pour retoucher l’accord-cadre, mettrait en définitive le pays sur la même voie que le Royaume-Uni: celle d’un accord de libre-échange. Ce serait, en somme, reprendre les choses au point où elles ont commencé, en 1972.

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