Autopsie du cœur des gilets jaunes

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Inédit dans ses manifestations et sa composition sociologique, le mouvement des «gilets jaunes» en France n’est plus tout à fait un mystère. Après cinq mois, plusieurs études universitaires et enquêtes journalistiques ont permis de mieux cerner cette France des ronds-points. Selon une enquête réalisée par des chercheurs de Sciences Po Grenoble, sur 300 groupes constitués sur Facebook, les «gilets jaunes» sont en majorité des actifs, touchant moins que le salaire moyen français (2480 euros), auxquels se sont ajoutés des petits retraités et des femmes sans emploi.

Plus d’un sur deux manifestait pour la première fois et ne se situe ni à gauche ni à droite sur l’échiquier politique. Très peu avaient voté Emmanuel Macron à la présidentielle. Ils ont aussi en commun d’être hostiles à la mondialisation et assez indifférents aux questions de climat et d’environnement.

Dans une autre radiographie de ce mouvement réalisée par Hervé Le Bras, il apparaît que la mobilisation a été la plus forte dans les régions qui perdent de la population sur une «diagonale du vide», qui part des Ardennes jusqu’au Hautes-Pyrénées. Le démographe s’est aussi intéressé aux demandes des manifestants. Il a cerné deux attentes contradictoires qui expliquent que ce mouvement n’a jamais réussi à établir une plateforme cohérente.

Dans les territoires ruraux oubliés, les «gilets jaunes» veulent le retour des services publics, ce qui a un coût. Dans la France périphérique, celle du périurbain, c’est la baisse des taxes et de la fiscalité en général qui est demandée. En annonçant le gel des fermetures d’écoles et d’hôpitaux et une maison de l’administration par canton français, le président Macron a répondu à ces derniers. Les baisses d’impôts et l’augmentation du pouvoir d’achat ou la réindexation des petites retraites s’adressaient aux premiers. Cette dichotomie du mouvement a donc aussi été identifiée par le pouvoir.

Mais une des revendications principale des «gilets jaunes», que l’on retrouve historiquement dans d’autres mouvements sociopolitiques français, c’est l’exigence d’une «économie morale», définie par l’historien E. P. Thompson et reprise par Samuel Hayat, chercheur au CNRS. Cette «passion française» de l’égalité s’exprime sur les ronds-points par l’idée que «les gros doivent payer gros et les petits, petits». Elle se double d’un appétit démocratique qui dénonce une oligarchie qui se sert et ne sert pas le peuple. Cela s’est manifesté par la volonté d’instituer le référendum d’initiative pour que le peuple s’exprime plus souvent.

Ce mouvement a-t-il été spontané? Il est clairement parti d’une fronde de Français qui ne peuvent pas se passer de leur voiture, contre le 80 km/h et la hausse du prix du diesel. Mais il a aussi été précédé par une campagne de groupes constitués comme le réseau «Colère» ou «Anti-Macron», des militants du numérique dont certains sont engagés au sein du Rassemblement national de Marine Le Pen. Ces groupes sur Facebook se sont rapidement agrégés au mouvement des «gilets jaunes». Certains de ses membres sont d’ailleurs devenus des figures du mouvement, comme l’a démontré une enquête d’Adrien Sénécat dans «Le Monde».

Le paradoxe, c’est que ce mouvement social d’un nouveau genre a rééquilibré la politique d’Emmanuel Macron dont le «droite et gauche» souffrait d’une hémiplégie du côté gauche. Son succès est indéniable puisqu’il a obtenu du gouvernement plus que la plupart des mouvements qui l’ont précédé. Dix milliards d’euros en décembre et au moins 17 milliards sur les mesures annoncées suite au grand débat en mars. Cela n’a cependant pas suffi à faire remonter la cote d’un président impopulaire. Ni à permettre à l’opposition, toujours divisée, de capitaliser électoralement, si on en croit les sondages des prochaines européennes.

Créé: 09.05.2019, 16h51

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Olivier Bot, rédacteur en chef adjoint

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