L’«anticipateur genevois» lambine

Chronique

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On ne sait pas trop dans quel esprit elle germa. Mais l’idée est fondamentalement bonne: créer une plateforme pour croiser science, innovation et diplomatie. Un outil supplémentaire dans la panoplie des instruments de politique étrangère «made in Genève internationale» à l’heure où l’ordre mondial se trouve bouleversé par les éruptions technologiques et les effets de la digitalisation galopante. Genève serait donc à la fois laboratoire et capitale de la transformation des relations entre États au XXIe siècle, époque où l’intelligence artificielle le dispute à celle de l’homme.

Reconnaissons que le concept a du futur et de l’allure. Il a même un nom: GESDA, pour «Geneva Science and Diplomacy Anticipator», soit «anticipateur genevois de la science et de la diplomatie». Le GESDA a également un budget, bien coquet: trois millions de francs par année pendant trois ans payés par la Confédération, auxquels il faut ajouter 300 000 francs sur trois ans de l’État de Genève et autant promis par la Ville de Genève. Et surtout, le GESDA a une direction de haute tenue et visibilité avec Peter Brabeck, ex-PDG de Nestlé, propulsé à la présidence de la Fondation et secondé par le médiatique Patrick Aebischer, ex-patron de l’EPFL, à la vice-présidence. L’anticipateur semble bien né et théoriquement aurait dû prendre son envol. Mais en bout de piste, Genève ne voit rien venir et s’impatiente.

Il faut dire que le contexte de la création de cet animal de l’ère digitale fut complexe et frustrant. Le projet portant aujourd’hui la marque d’Ignazio Cassis a été lancé en 2015 sous la direction de Didier Burkhalter. L’ex-président du PLR Fulvio Pelli a été chargé de l’élaboration du concept. Il devait même en devenir le porteur. Mais Ignazio Cassis en décide autrement. Il appelle la paire Brabeck-Aebischer à la barre. Champions en tout mais pas en diplomatie, ni en Genève internationale. Sans compter que Patrick Aebischer siège au conseil d’administration de Nestlé. Deux Nestlé «boys» à la tête du GESDA, c’est beaucoup! La gauche du parlement et diverses ONG entrent en résistance. L’antidote? Micheline Calmy-Rey. L’ancienne conseillère fédérale et patronne des affaires étrangères est invitée à intégrer le Conseil de la fondation. Elle apporte sa sensibilité féminine, sa connaissance approfondie de la Genève internationale et son pedigree socialiste à un projet libéral, vaudois et hypertestostéronisé. Les esprits se calment et le budget de l’anticipateur est voté en juin sans anicroche.

À chacune des nombreuses et lentes étapes du GESDA reviennent un même constat et une même requête: le projet pêche par son flou; il faut en préciser les contours et sa véritable utilité. Il n’y a jamais eu de réponse claire et convaincante, au moins publiquement. Quatre ans après sa conception, neuf mois après sa création formelle, cinq mois après la validation du financement, le GESDA si prometteur, audacieux, voire révolutionnaire par son intitulé, est une coquille vide, jusqu’à nouvel avis.

Ni l’Université de Genève ni le Graduate Institute (IHEID), qui auraient pu donner du corps et du sens au projet, n’ont été sollicités. Pourtant, profondément ancrées dans la Genève internationale, dotées d’une expertise remarquable aussi bien dans l’innovation, la diplomatie que la science, ces institutions offrent le savoir-faire permettant à l’anticipateur de se concrétiser.

Ce dernier se voit ainsi réduit à une sorte de concept marketing. Il fut brandi haut et fort à l’heure de célébrer les cent ans du multilatéralisme au bout du lac en septembre dernier. Ignazio Cassis en est l’un des plus fervents promoteurs. Il a fait de l’anticipateur un outil diplomatique avant l’heure et ne manque pas de le «vendre» auprès de ses homologues à l’étranger, qu’ils soient russes ou brésiliens. Tant mieux. Mais gare aux effets d’annonce. On crée des attentes qu’il faut remplir.

Le GESDA a les moyens de ses ambitions. Qu’on lui donne un moteur, ou plutôt un processeur.

Créé: 08.11.2019, 08h44

Pierre Ruetschi, journaliste, directeur du Club suisse de la Presse

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