Réflexion de politologues (3/6)Quels intérêts le parlement représente-t-il réellement?
À l’approche du renouvellement du parlement, le 22 octobre, des spécialistes analysent les forces et les faiblesses du système politique suisse.
Ici, des jeunes candidats veulent apporter «une fraîcheur dont nous avons besoin de toute urgence». Là, un candidat en situation de handicap appelle à une véritable «révolution du handicap». Les slogans électoraux affirment ce qui devrait être, mais ne l’est pas. Puisque 40% des citoyens sont issus de l’immigration le parlement devrait, comme le réclament les associations de «secondos», représenter cette diversité.
À cette vision «statistique» ou «descriptive» de la représentation, les parlementaires en fonction lui opposent une conception dite «substantielle»: peu importe leur profil sociodémographique, l’essentiel est qu’ils soient mesure d’adopter des lois qui reflètent les préférences de leurs électeurs. Nous faisons de la politique «pour tous», disait le slogan du PS de 2015, alors que les partis de droite invoquent les bienfaits du système de milice: celui qui exerce une profession se prémunit contre «l’arrogance de la politique» et, une fois élu, reste proche des citoyens.
Sur sa page internet, l’Assemblée fédérale affiche elle aussi son ambition de représenter «les buts et les souhaits des Suisses». Mais les lois adoptées par le parlement reflètent-elles vraiment les préférences des électeurs?
Ce qui pourrait passer pour une rhétorique de lutte des classes a récemment été confirmé par une étude comparative à grande échelle: les décisions des parlements reflètent plutôt les intérêts des couches riches et aisées de l’électorat, au détriment de la classe moyenne et des milieux populaires. Il y a donc une inégalité systématique dans la représentation des intérêts des électeurs, et l’avantage dont bénéficient les classes les plus favorisées est largement répandu: il se manifeste dans les trente pays inclus dans l’étude et dans une grande variété d’enjeux – des questions fiscales au «mariage pour tous», en passant par la politique de l’énergie.
«Les hommes et les femmes politiques souffrent aussi d’un «biais de conservatisme», qui les amène à voir leur électorat plus à droite et plus conservateur qu’il ne l’est.»
Et en Suisse? Chez nous aussi, les textes adoptés par les Chambres fédérales répondent majoritairement aux intérêts de l’électorat aisé. La «prime aux riches» y est certes un peu moins prononcée qu’au Danemark ou au Portugal, mais elle finit par peser lourd, car elle se répète.
Les raisons de cette inégalité ne sont pas encore bien connues. Certains évoquent l’influence certes décroissante mais toujours considérable des groupes d’intérêt économique. D’autres mettent en avant la participation plus élevée des électeurs aisés, qui votent pour leurs semblables.
Un réseau international de politologues a récemment avancé une explication alternative intéressante: pour pouvoir représenter les intérêts de leurs électeurs, les parlementaires doivent commencer par les connaître. Or, quand on leur demande d’estimer leur niveau de soutien à une proposition politique donnée parmi leurs électeurs, les élus se trompent de 18 points de pourcentage, en moyenne. Dans près d’un tiers des cas, ils ne parviennent même pas à identifier l’opinion majoritaire au sein de leur électorat.
Les hommes et les femmes politiques souffrent aussi d’un «biais de conservatisme», qui les amène à voir leur électorat plus à droite et plus conservateur qu’il ne l’est. Ce biais de perception aurait notamment pour origine le phénomène, bien connu des psychologues, de projection sociale: les parlementaires forment leurs préférences à partir du milieu dont ils sont issus et de leurs propres expériences, et les attribuent ensuite (à tort) à leurs électeurs. Sans tenir compte du fait que l’Assemblée fédérale n’est pas un miroir de la Suisse.
Jusqu’à un certain point, la démocratie directe agit comme un correcteur, car elle prend plus directement en compte les préférences de l’électorat. Si l’on veut que les lois élaborées par le parlement reflètent plus fidèlement les intérêts de la population, il faut d’une part que les électeurs accordent leur voix aux groupes sous-représentés (par exemple les jeunes), et d’autre part que les élus tiennent les promesses de représentation faites pendant la campagne électorale.
Vous avez trouvé une erreur?Merci de nous la signaler.






















