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PépitesQuelques œuvres qui ont illuminé 2020

Des séries, des livres, des voix, des disques… Dans le désordre et la subjectivité, on a sélectionné pour vous quelques objets culturels qui ont éclairé l’annus horribilis.

La rédaction culturelle de la Tribune de Genève a sélectionné les pépites de 2020.
La rédaction culturelle de la Tribune de Genève a sélectionné les pépites de 2020.

Des morts. Des faillites. Des rêves brisés. Des projets anéantis. Des perspectives obscurcies. Pour la plupart d’entre nous, les dix derniers mois ressemblent à un cauchemar. Et dans ce désespérant remue-ménage que nous vivons encore, il semble bien que la culture soit l’un des domaines les plus meurtris.

Pourtant, elle sera parvenue, tout au long de l’année, à nous livrer de précieuses pépites, des vitamines pour l’âme, des bouées artistiques pour ne pas sombrer dans la tempête virale. On a ainsi vu des vieux matous (Neil Young, Bob Dylan) ronronner dans nos oreilles. On a ouï de jeunes loups (Idles, Fontaines DC) hurler sous nos fenêtres. On a découvert des héroïnes de séries («Queen’s Gambit», «Unorthodox») pugnaces et magnifiques. On a trompé la noirceur du quotidien avec quelques films, expos, pièces de théâtre, BD ou romans formidables, rares miraculés d’un calendrier cruel.

Dans cette liste, les journalistes culturels de la «Tribune» divulguent, en toute subjectivité et dans le plus grand désordre, les œuvres, voix et plumes auxquelles ils se sont accrochés dans la tourmente. Prenez ça comme des conseils d’amis. Ou de survivants.

  • Requiem lumineux et sombres beats

L’année 2020, sale temps pour les concerts, en attendant 2021 qui ne s’annonce guère mieux. Le streaming? Une bonne blague qui ne convient qu’aux GAFAM et leurs artistes affidés. Sans live en chair et en os, le frisson est à peu près nul. Au mieux, c’est l’émotion d’une musique nouvelle qu’un artiste a enregistrée. Auquel cas, retenons des mois passés les nouveautés discographiques. Dans ce cas seulement, 2020 s’avère nettement moins moribonde musicalement. Des disques, en vrai sur sa platine, ou des playlists, en numérique sur son lecteur, qu’importe le support, sinon le format: l’album, la série de chansons à la douzaine, produit toujours les œuvres les plus abouties. Laissons à l’anecdotique ceux qui ont chanté le Covid et ses malheurs. Rien d’extraordinaire de ce côté. En revanche, lorsqu’un rocker parle du malheur aujourd’hui – du malheur en général, s’entend – il se peut que l’attention de l’auditeur soit plus affûtée que d’ordinaire.

Au hasard du pathétique monté en chef-d’œuvre, on garde précieusement calé au fond de l’oreille, prêt à livrer sa charge émotionnelle, ce Matt Berninger fumé à la mélancolie new-yorkaise (élégant «Serpentine Prison» sur le label Caroline, premier effort solo du chanteur de The National), comme cet autre chant profond et rauque de la leader du groupe Alabama Shakes, Brittany Howard (le funky, jazzy, non moins rugueux «Jaime», chez Rough Trade, titré en hommage à sa sœur décédée précocement). Et puis les sombres beats du maître du trip-hop, Tricky jamais aussi fort que dans la pénombre («Fall to Pieces» sur son propre label, False Idols). Non moins ombrageuse, torturée ce qu’il faut, Joan as Police Woman livrait cette année un opus entièrement constitué de reprises, du «Kiss» de Prince au «Spread» d’OutKast, le tout savamment rendu dans une pop électronique sensuellement écorchée…

La Zurichoise Nadja Zela et son band: Martin Fischer (batterie), Michel Lehner (basse, Moog) et Nico Feer (guitares).
La Zurichoise Nadja Zela et son band: Martin Fischer (batterie), Michel Lehner (basse, Moog) et Nico Feer (guitares).
NICKLAUS SPÖRRI

Enfin, 2020 a vu une artiste suisse décoller vers les étoiles: voici notre coup de cœur, le nouvel album de la Zurichosie Nadja Zela, «Greetings to Andromeda. Requiem». Un requiem, oui. Une musique pour les morts – raisonnablement pour les vivants qui enterrent leurs morts, ainsi que l’envisage à son tour Nadja Zela, cette figure au long cours du «brute folk». Que nous retrouvons ici très en verve et en voix, pour une plongée dans un au-delà dépeint comme les astres du cosmos sans fin.

«Introitus», «Kyrie», «Tractus»… Les parties traditionnelles de la messe de requiem ont été remplacées par une liste de titres inspirés non plus par le texte religieux en latin – Nadja Zela n’est pas catholique – mais plutôt par l’état d’esprit que suggère ce texte, la musicienne zurichoise établissant ses propres connexions entre les mondes anciens et modernes. En résultent dix-huit titres d’une intensité éblouissante. Débutant sur les notes flûtées de l’harmonium, le chant comme un appel, «Hail Andromeda» s’adresse aux astres, résidence imaginée de son époux disparu il y a de cela quatre ans. Ensuite les guitares, la basse, la batterie, «Big Black Holes» s’ouvrant sur les chœurs, une chorale de huit voix masculines. Et l’harmonium, cette pompe rudimentaire, qui rejoint le synthétiseur Moog, «Ghostdog and Moonbird» dépouillé voisinant une «Fanfare» frappant en profondeur des percussions lourdes. Pour terminer dans une légèreté qu’on voudrait paradisiaque, ainsi du délicat «Travel With Starlight» conclusif. 2020 nous a fait crever, dans tous les sens du terme. Que 2020 repose en paix!

Fabien Gottraux

«Greetings to Andromeda. Requiem», Nadja Zela, Mouthwatering/Irascible.

La balade virtuelle permet d’explorer le splendide édifice conçu par l’architecte Mansart. En poste à la Chapelle royale en 1683, Michel-Richard de Lalande (vignette) remplace Jean-Baptiste Lully dans les faveurs de Louis XIV.
La balade virtuelle permet d’explorer le splendide édifice conçu par l’architecte Mansart. En poste à la Chapelle royale en 1683, Michel-Richard de Lalande (vignette) remplace Jean-Baptiste Lully dans les faveurs de Louis XIV.
DR
  • Une exposition musicale à la rencontre de Louis XIV

Découvrir le quotidien du Roi-Soleil sous les ors de Versailles, au son des plus belles mélodies baroque. Voilà ce que propose «Musique et musiciens à la Chapelle royale», une expérience sonore et visuelle imaginée par le Centre de musique baroque de Versailles, avec le château de Versailles et France Musique. Cet «expodcast» passionnant – comprendre mariage d’exposition et de podcast – offre à l’internaute un voyage de plus d’une heure au cœur de l’histoire et de la pratique de la musique autour de Louis XIV à Versailles.

On y apprend tout sur la vie de cour, les anecdotes, les événements clés et les figures qui ont marqué cette période de l’Ancien Régime. Minutieusement organisées du lever au coucher, les journées du roi étaient entièrement rythmées par la musique. À chaque instant son style: aux compositions sacrées jouées à la messe de 10 h succédaient des airs chantés ou exécutés par la Bande des 24 violons durant le déjeuner, suivis des cors annonçant la chasse puis de la soirée d’appartement avant le souper. Jusqu’en 1682, la musique de la Chapelle est une fonction qui n’occupe pas de lieu: les instrumentistes jouent là où le souverain se trouve, même en campagne militaire. On découvre l’invention du motet à grand chœur, pièce religieuse composée sur les psaumes ou des cantiques: en tant que symbole musical d’un monarque très chrétien, ce genre devient un véritable outil de pouvoir. Ceux qui ont su séduire les oreilles de Louis le Grand ne sont pas en reste, de Lully à Lalande, en passant par Couperin ou Charpentier, auxquels le talent n’épargnait pas le jeu des rivalités. Foisonnante et érudite, cette immersion procure une parenthèse hors du temps riche d’enseignements.

Irène Languin

expodcast.cmbv.fr/fr​

Scène de «La Cenerentola» de Rossini, avec Anna Goryachova dans le rôle-titred’Angelina, ici aux côtés d’Edgardo Rocha, dans celui de Don Ramiro.
Scène de «La Cenerentola» de Rossini, avec Anna Goryachova dans le rôle-titred’Angelina, ici aux côtés d’Edgardo Rocha, dans celui de Don Ramiro.
CAROLE PARODI
  • La vie en rose au Grand Théâtre

Le cours normal de la vie, se disait-on à ce moment-là, allait forcément reprendre le dessus. Entre les murs du Grand Théâtre qui ouvrait sa saison, la salle était certes remplie à moitié, rappelant ainsi un contexte sanitaire toujours délicat, mais il y avait des raisons d’espérer, en cette soirée du 16  septembre qui paraît aujourd’hui si lointaine. Ce sentiment se renforçait d’ailleurs chaque minute davantage, alors que sur scène prenait forme une version brillante de «La Cenerentola», opéra-­bouffe de Rossini. Sans qu’on s’en aperçoive, le tourbillon conçu par le metteur en scène Laurent Pelly s’est emparé de nos esprits. On a alors oublié, le temps d’une représentation, des mots devenus pesants. Pandémie? Covid-19? Distanciation? Masque? Fini tout ça.

À la place, des mouvements chorégraphiés avec finesse et maîtrisés dans le moindre détail. Des décors rose bonbon conçus par Chantal Thomas, reposant sur des tableaux légers, glissant avec légèreté sur les planches ou plongeant d’un mouvement ailé depuis les cintres. Un monde féerique a envahi alors les lieux pour accompagner l’histoire d’une illusion. Celle qu’imagine le personnage principal, Angelina, fille mal-aimée et maltraitée qui croit pouvoir s’évader de l’enfer en compagnie d’un prince charmant. On suit ses péripéties portées par des touches d’humour que Laurent Pelly distille sans jamais grossir les traits. On savoure la fraîcheur des partitions, avec un Orchestre de la Suisse romande inspiré et avec une distribution de haut vol. Et puis, soudain, à l’heure de l’épilogue, tout s’effondre, les décors s’évaporent, laissant la place au grand vide.

On revient ainsi à la scène initiale: Angelina seule sur scène, seau d’eau à ses pieds, balai serpillière entre les mains, le regard hagard. L’illusion était bien vraie. Un épilogue saisissant dans une production qui a marqué les esprits en cette année difficile.

Rocco Zacheo

«The Virtues»
«The Virtues»
DR
  • Trois mini-séries à effet cicatrisant

Année de confinement, 2020 est aussi celle de l’introspection. À l’écran, les séries mettant en scène des quêtes intérieures, donnant résolument dans la profondeur plutôt que dans l’émotion ou l’adrénaline pure, sortent indéniablement du lot. Trois mini-séries, diffusées cette année et sélectionnées ici, ont pour point commun d’être tirées d’un récit autobiographique ou de se rapprocher de faits réels.

Commençons par ce petit bijou qu’est «The Virtues», de Shane Meadows. Sur fond de paysages britannique et irlandais forcément déprimants, cette mini-série en quatre longs épisodes nous fait entrer dans la psyché de Joseph (l’excellent Stephen Graham), un homme abîmé par la vie et qui s’en va chercher des réponses sur son passé auprès d’une sœur qu’il n’a plus vue depuis vingt ans. «The Virtues» est une sorte de road movie intérieur, racontant de manière hyperréaliste et sensible le chemin vers une libération. Le contexte est sombre, mais le récit, construit sur un traumatisme d’enfance du réalisateur, sublime l’humanité des personnages, dans une succession de scènes où les silences comptent encore davantage que les mots. L’humour grinçant, comme chez nombre de réalisateurs britanniques, n’est jamais loin non plus. À découvrir vite, car la série, sortie en 2019 au Royaume-Uni et diffusée depuis l’automne 2020 sur Arte TV, est encore disponible sur ce dernier canal jusqu’au 30 décembre.

«Unorthodox»
«Unorthodox»
NETFLIX

Dans un autre genre, la mini-série allemande «Unorthodox», sortie en mars 2020 sur Netflix, raconte elle aussi des blessures et une quête vers la liberté. C’est le parcours d’une femme de 19 ans, Esty (interprétée par l’actrice israélienne Shira Haas), qui, après un mariage forcé, choisit de fuir sa communauté juive ultraorthodoxe de Brooklyn, à New York, pour rejoindre la très libérale ville de Berlin. Un récit haletant, tiré de l’autobiographie de Deborah Feldman, laquelle a participé à l’écriture du scénario. L’acteur Eli Rosen, qui joue le rôle d’un austère rabbin ultraorthodoxe, avait lui-même quitté la communauté hassidique de Williamsburg, à Brooklyn.

«The Queen’s Gambit»
«The Queen’s Gambit»
NETFLIX

Sortie récemment sur Netflix, «The Queen’s Gambit» (maladroitement traduit par «Le Jeu de la Dame») raconte l’enfance et la jeunesse de Beth Harmon (Anya Taylor-Joy), une orpheline qui panse ses plaies avec toutes sortes de substances, mais en se torturant aussi l’esprit sur un damier à 64 cases. Elle devient une championne d’échecs à une époque où les femmes n’y ont aucune place. Le récit, tiré d’un roman écrit en 1983, se déroule aux États-Unis dans les années 50-60. Mais l’héroïne n’est pas sans rappeler Judith Polgár, joueuse d’échecs hongroise érigée au statut de maître international à 15 ans, au début des années 90. Elle était la seule femme à défier l’élite masculine. En 2002, Judith Polgár battait le maître russe et exilé aux États-Unis Garry Kasparov, lequel a d’ailleurs œuvré comme consultant pour la série.

Cathy Macherel

Mais encore…

  • Radio

Voix historique de France Culture, puis de France Inter, Jean Lebrun a été durant près d’une décennie un passeur de savoirs palpitant avec sa «Marche de l’histoire» (2009-2019). Depuis septembre, on le suit autrement, sur une cadence hebdomadaire, à travers une émission tout aussi emballante et truffée de pépites et de renseignements précieux: «Intelligence service». Sa mission? Faire surgir les grands penseurs du présent et du passé, donner corps avec légèreté à leurs travaux et à leurs démarches à travers des témoignages, des lectures d’extraits d’œuvres ou des voix sorties des archives. Un gai savoir foisonnant et jubilatoire.

R.Z.

«Intelligence service», Jean Lebrun, France Inter, le samedi à 18 h.

  • Essai

En partant de la métamorphose la plus emblématique du règne animal, celle qui transforme la chenille rampante en élégant papillon voltigeur, le philosophe Emanuele Coccia bâtit une méditation atypique et profonde. Une réflexion autour de l’impermanence de notre condition, sur la place cruciale qu’occupe la mutation des natures auprès des êtres vivants. Et cela qu’on se situe sur le très long terme de la phylogenèse ou sur celui bien plus court d’un simple destin humain. On trouve là le prolongement d’une démarche visionnaire, déjà affirmée avec «La vie sensible» et «La vie des plantes. Une métaphysique de l’échange». Essai envoûtant.

R.Z.

«Métamorphoses», Emanuele Coccia, Éd. Rivages, 236 p.

  • Roman

C’est un fait divers qui a laissé la France sans voix. En avril 2011, Xavier Dupont de Ligonnès, homme sans histoire, esprit plutôt brillant et drôle, père de famille exemplaire, tue ses quatre enfants et son épouse avant de disparaître dans la nature, volatilisé à jamais. De ce destin dont on peine à percer le mystère, un ami de toujours – Bruno de Stabenrath – qui a fréquenté les mêmes écoles et les mêmes soirées dansantes reconstitue les pièces. Il en ressort un univers terrible, celui notamment du catholicisme extrême dans lequel a baigné le présumé assassin. Surgit aussi le portrait d’un être aimé, que l’auteur espère toujours en vie. Un récit puissant.

R.Z.

«L’ami impossible», Bruno de Stabenrath, Gallimard, 527 p.

  • Littérature

Il semble bien que le Brexit soit devenu un motif récurrent de la littérature britannique. Il hante ainsi les derniers romans de Nick Hornby et John le Carré. Il joue la Fée Carabosse dans «Le Cœur de l’Angleterre», récit choral et aigre-doux de Jonathan Coe. On y retrouve des personnages déjà croisés chez le romancier. Dans «Bienvenue au club», ils étaient étudiants. Les voilà quinquas. Autour d’eux, l’Angleterre se fracture, se durcit, se gangrène. Ce ne pourrait être qu’une peinture sociale glaçante. Comme toujours chez Coe, l’amitié, l’amour et l’humour s’invitent au bal. À dévorer instamment.

J.EST.

«Le cœur de l’Angleterre», Jonathan Coe, Gallimard.

  • Cinéma

En 2020, le cinéma d’auteur aura cruellement manqué. Sauf à Berlin, dernier festival qu’on a pu vivre normalement. Si les grands films du festival – Tsai Ming-liang surtout – tardent à venir, on a heureusement pu se régaler avec le plus irrévérencieux de tous: «Effacer l’historique» de Benoît Delépine et Gustave Kervern, comédie vacharde sur les dérives d’internet. Dans un monde dominé par les nouvelles technologies, trois quidams partent en guerre. Eux, ce sont Blanche Gardin, Corinne Masiero et Denis Podalydès. L’un des rares films à nous avoir fait autant de bien cette année.

P.G.

«Effacer l’historique», B. Delépine et G. Kervern, DVD et Blu-ray Ad Vitam

  • Graphique

Auteur notamment des très beaux «Bandonéon» et «Chère Patagonie», le dessinateur argentin installé en Espagne Jorge González part sur les traces de son grand-père footballeur dans un roman graphique résolument pictural.Une merveille de récit autobiographique aux tons monochromes – une déclinaison de gris, de brunset de blanc cassé – où le crayon transparaît volontiers sous l’encrage et les coups de pinceaux virtuoses. Oscillant entre l’esquisse, la gravure, la peinture et le dessin pur sans que cela ne nuise à la narration, le créateur de «La flamme» tisse patiemment sa toile.

PH.M.

«La flamme», Jorge González, Éd. Dupuis Aire libre, 304 p.