Trois revues disparaissentC’est l’hécatombe du côté de la presse spécialisée en musique classique
«Classica», l’«Avant-scène» et «Pianiste» passent à la trappe simultanément. L’onde de choc atteint la Suisse romande.

- La disparition soudaine de trois magazines musicaux français bouleverse le paysage médiatique culturel.
- L’«Avant-scène opéra» servait d’outil indispensable pour les professionnels du spectacle lyrique.
- Le groupe Albin Michel cesse la publication pour des raisons économiques.
- Les artistes suisses s’inquiètent pour la visibilité des jeunes talents musicaux.
Chaque mois, «Classica» décernait ses «Chocs» pour les meilleurs enregistrements de musique classique. Mais le choc est d’un tout autre ordre avec l’annonce de la disparition simultanée et immédiate de trois revues françaises: «Classica», «Pianiste» et l’«Avant-scène opéra». Ces magazines spécialisés, mais abordables pour les mélomanes, faisaient partie des incontournables du monde musical classique.
Fondée en 1976, l’«Avant-scène opéra» analyse à chaque numéro un opéra du répertoire sous toutes ses coutures. «Pianiste», depuis 2000, distillait tous les deux mois les nouvelles sur l’univers du piano, s’adressant particulièrement aux amateurs grâce à des partitions commentées et des astuces pédagogiques. Quant à «Classica», héritier du légendaire «Monde de la Musique» avec qui il avait fusionné, il offrait depuis 1998 un éventail très riche d’interviews d’artistes, d’annonces et de critiques de spectacles et d’enregistrements. Il était le parfait complément de «Diapason», seul survivant francophone de ce paysage, avec «Opéra Magazine».
Réunies au sein des Éditions Premières Loges, filiale du groupe Humensis (qui possédait, entre autres, les Presses universitaires de France, les Éditions Belin et La Découverte), les trois publications ont été achetées à la fin 2024 par le groupe Albin Michel. Lequel a décidé de cesser brutalement leur publication, pour raisons économiques. Contacté, l’éditeur n’a pas répondu à notre sollicitation d’entretien.
Disparition attristante
Depuis les annonces en février, la stupeur et la consternation secouent le milieu musical, marqué par ce coup dur qui affecte l’industrie discographique, la dynamique culturelle, le secteur de la presse. Et marginalise encore un domaine fortement touché en France par les coupes budgétaires des pouvoirs publics.
Au-delà des pétitions en ligne appelant à sauver ces titres, un rapide coup de sonde auprès d’artistes et d’institutions suisses montrent combien cette décision va bouleverser les certitudes.
À Lausanne aussi
Pianiste et fondateur du festival Le Mont Musical – dont la 15e édition se déroule au Mont-sur-Lausanne du 28 au 30 mars –, Christian Chamorel parle d’un «trou béant» en pensant à la disparition de «Classica»: «Je perds un allié de poids, car mes derniers enregistrements avaient été très bien reçus. Dans mon CV figurent plusieurs citations de Classica…».
Le Vaudois regrette énormément le rôle pédagogique d’une telle publication. «Mes années de formation, ma culture, ma discothèque sont imprégnées par ces revues. Quelles alternatives pour mettre en avant les jeunes musiciens et leur former le goût?» s’inquiète aussi celui qui est aussi professeur à la HEMU.
«Nous sommes inquiets de la disparition de titres appartenant à la presse spécialisée qui jusqu’alors restait plutôt épargnée par les refontes du secteur, formule Karin Kotsoglou, au Grand Théâtre de Genève. Ces publications, qui s’adressent à un public de passionnés, sont fondées sur des contributions journalistiques de qualité, une expertise qui se raréfie.»
Outil de travail
Tous nos interlocuteurs alertent sur la perte de diversité, à l’heure où la musique classique disparaît de la presse généraliste, mais le mal est encore plus profond dans l’art lyrique. «La revue «Avant-scène» était devenue indispensable pour tous les metteurs en scène, régisseurs et accessoiristes dans la préparation d’un projet, réagit Claude Cortese, directeur de l’Opéra de Lausanne. Je ne connais pas une seule salle de répétition dans toute la francophonie où l’on ne trouvait pas, à la table de travail, un exemplaire traitant de l’ouvrage à l’affiche.»
À l’OCL, le directeur exécutif est un abonné de la première heure de l’«Avant-scène». L’ancien intendant de la Scala de Milan est surpris et atterré, mais espère un sursaut. «Je pense que la profession doit se mobiliser et trouver le moyen, par du sponsoring, de le mettre sous tente à oxygène! Personnellement, je serais volontaire pour donner un coup de main si nécessaire. Après tout, c’est un objet plus culturel que commercial et ça le sera toujours.»
Une formule entièrement numérique serait-elle jouable, à l’image de la nouvelle plateforme Total Baroque?
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