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Pour/contreAlors, «Napoléon», c’est Austerlitz ou Waterloo?

Joaquin Phoenix en Napoléon transfiguré par sa relation avec Joséphine de Beauharnais, jouée par l’excellente Vanessa Kirby.
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Le réalisateur des «Duellistes», son premier long de 1977, boucle la boucle avec ce «Napoléon» qui rafle facilement la mise du divertissement, avec sa fresque palpitante malgré son rythme un peu scolaire. Le métier de Ridley Scott, 85 ans, est patent. Mais quel prix son film à grand spectacle paie-t-il non seulement à la conformité historique mais aussi, et surtout, à l’intelligence dramaturgique?

Recension croisée de ses forces et de ses faiblesses sur trois thèmes qui sont aussi les derniers mots de Bonaparte: «France, armée, Joséphine». Auxquels nous ajouterons: Napoléon.

France

Le sacre impérial de 1804 filmé à la manière du peintre Jacques-Louis David.
  • Pour

Le réalisateur avait déjà prouvé son habileté pour la reconstitution historique dans des «Duellistes» où la photographie subtile marquée par le «Barry Lyndon» de Kubrick n’empêchait pas l’ampleur des décors et de la figuration. Ainsi, la France de Ridley Scott se devine dans «Napoléon» plus qu’elle ne s’impose, à travers des lieux et des moments charnières parfaitement rendus dans leur esthétique et leur intensité dramatique: la décapitation de Marie-Antoinette, la mâchoire fracassée de Robespierre, le faste des demeures patriciennes, le sacre impérial selon David, etc. Scott a évité le piège de vouloir recréer un Paris tout-numérique pour se focaliser sur ses protagonistes. Revers de la médaille, il manque à sa reconstitution une composante toujours utile dans un récit national: le peuple. FBA

  • Contre

Créer une ambiance d’époque, des costumes, des décors, Ridley Scott sait faire. Mais le réalisateur ne semble pas préoccupé par l’épaisseur historique plus politique de la période charnière qui suit la Révolution française. La Convention, la Terreur, le Directoire, le Consulat ne sont que des étapes sommairement évoquées sur le parcours de son héros. Problème: cette indifférence à la profondeur historique finit par ouvrir des lacunes sur son Bonaparte, réduit au rôle de butor et négligé en tant que grand réformateur de l’administration et accoucheur de l’unification du droit français, avec, notamment, le Code civil de 1804, rebaptisé «Code Napoléon» en 1807. BSE

Armée

Des scènes de bataille ultraefficaces rythment le film de Ridley Scott.
  • Pour

Ne croyez pas les vidéos qui fleurissent sur le Net: nul alien mécanique ne vient défendre les pyramides sous l’œil impassible de Joachim Phoenix. Mais il est vrai que le talent de Scott pour les scènes d’action pétaradantes aurait pu laisser craindre au trop-plein de spectaculaire gratuit. Il n’en est rien. Rythmant le film avec une inéluctabilité grégaire et désespérante, les tableaux des grandes batailles projettent le spectateur au cœur de la brutalité armée, de la boue, du fer et du sang. Dans la trouille des fantassins, le feu des canons ou la charge des cavaliers, la maestria de Scott l’emporte. Et ramène les guerres napoléoniennes, en dépit du grandiose de leur apparat, à ce qu’elles furent: une boucherie. FBA

  • Contre

Si l’impressionnante bataille de Toulon en 1793 figure en atout (trop?) spectaculaire dès l’entrée en matière du film, la suite ne parvient pas toujours à rendre justice au stratège militaire que fut Napoléon. Entre neige, glace et eau, Austerlitz convainc. Mais Waterloo, conclusion militaire attendue, pèche par une simplification excessive. La bataille, réduite à un massacre frontal, ne permet de retrouver ni les aspects épiques de Hugo ni la désorientation de Stendhal. Et que dire de la charge à cheval de Bonaparte, d’autant plus fictive qu’il souffrait à ce moment d’hémorroïdes? BSE

Joséphine

Vanessa Kirby, impériale en Joséphine.
  • Pour

C’est l’actrice du moment et sa performance en Joséphine de Beauharnais ne freinera en rien son ascension: Vanessa Kirby («The Son», «Pieces of a Woman», «Impossible Mission») rend infiniment complexe et troublant le personnage de l’impératrice déchue, sans que l’on tranche jamais sur ses motivations les plus profondes. Évitant l’écueil opportuniste (et anachronique) d’une femme déliée des conventions sociales et patriarcales de l’époque, elle dépasse néanmoins d’une tête la carrure de son époux. Résignée sans être dupe, amoureuse sans être soumise: le portrait psychologique de Joséphine insuffle au film une modernité tragique. FBA

  • Contre

L’angle féminin – le seul vrai choix du film – est à saluer, mais il aurait pu se développer avec plus de finesse. En premier lieu, même si l’on comprend le choix de l’actrice Vanessa Kirby pour ses indéniables qualités, le film aurait gagné dans son propos même – l’importance de la femme derrière le grand homme – en respectant la différence d’âge des amants et époux. Si elle a beaucoup menti sur son âge, Joséphine de Beauharnais, née en 1763, avait six ans de plus que son Napoléon. Et son intelligence sociale, si ce n’est politique, aurait pu être mieux soulignée. BSE

Napoléon

Attention les yeux… et les oreilles!
  • Pour

Ridley Scott aurait pu enrichir les spécificités de son personnage. De ses origines corses, on ne sait rien. Pas plus que n’est évoqué son discernement politique… Seule sa relation passionnée avec Joséphine de Beauharnais lui confère une forme d’intériorité ou de psyché. Mais, en lui donnant une stature de Sphinx somnambule à la hargne hiératique, le réalisateur respecte le caractère indéchiffrable d’une figure historique qui n’a pas fini de faire couler de l’encre, et laisse à chaque spectateur le loisir de lui inventer d’insondables motivations. BSE

  • Contre

Johnny Cash sous un bicorne? Le Joker en froc blanc? Habitué des tronches en biais, Joachim Phoenix accroche Napoléon à son tableau de chasse de psychopathes. C’est du moins l’impression que donne son interprétation monolithique, ne desserrant les mâchoires que pour hurler sa peine quand il se découvre cocu, par sa femme ou par les Russes. Intense, certes, mais sans nuances. Pire: son Napoléon laisse un arrière-goût de nigaud binaire, à l’image d’un scénario qui choisit de faire l’impasse sur le génie politique et administratif du constitutionnaliste pour ne conserver que l’impetus tourmenté du tyran. Chateaubriand avait mieux cerné l’affaire, qui écrivait: «Cet homme, dont j’admire le génie et dont j’abhorre le despotisme.» FBA

«Napoléon», USA-UK (158’). Note: **

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