Marc Lamunière pose en artiste du 2e degré

PortraitÀ bientôt 98 ans, le Genevois, ancien patron d'Edipresse, publie des nouvelles. Il philosophe sur la vie et se lâche, un peu, sur l’avenir des journaux.

Image: Odile Meylan

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Au début, fatigué par la séance de photos, il demande une pause pour reprendre de l’énergie, revient après cinq minutes et fait la démonstration de la posture de la feuille morte. Au sol, genoux repliés, bras étendus, front appuyé sur un coussin. Puis l’adepte du yoga se relève souplement, parti pour une heure de conversation, œil vif et répartie instantanée.

À la fin, il s’installe à la batterie et se lance dans un morceau de jazz au tempo soutenu. 98 ans dans deux mois? Oui. Pince-sans-rire, il fait allusion à une potion magique. Puis au sport pratiqué des décennies durant, «boxe, ski, natation, équitation, athlétisme, et beaucoup de culture physique. Il y a trois mois je soulevais 20 ou 30 kilos au fitness.» Comptent aussi hypocondrie et coquetterie, et surtout «le goût et la volonté de prendre soin de soi; légitimes, puisqu’on nous a prêté un corps pour traverser l’espace-temps».

Que cache ce «on»? L’agnostique traumatisé très jeune par la Croix – «comment une image de torture nous inciterait-elle à traverser la vie avec un certain optimisme?» – émet l’hypothèse d’une sorte de conscience universelle. S’y déverseraient toutes les données que nous récoltons, notre rôle étant de «donner regard et conscience à la création qui peut ainsi se contempler et se vérifier elle-même. C’est un peu la théorie de Spinoza. D’Alan Watts aussi, et d’autres…»

Jazz, surréalisme, bouddhisme

Car le nouvelliste est d’abord lecteur des philosophes et songe à rédiger, à partir des centaines de citations relevées dans autant de livres, un volume de philosophie quotidienne. Mais ce sont trois révélations autres qui ont fait Marc Lamunière. À 14 ans, le jazz, libération du calvinisme genevois: «J’ai compris qu’on pouvait être libre, créateur, gai et collectif.» À 25 ans, le surréalisme accentue cet effet libérateur. «Ça m’a passionné parce qu’il y avait quelque chose de mystérieux. J’ai rencontré André Breton, fait beaucoup de collages à la manière de Max Ernst, constaté que la vie pouvait être aussi un jeu, les choses démontées, puis remontées autrement.» Le bouddhisme enfin, «un agnosticisme». Sans ses rituels: «Comme les autres, la religion bouddhique s’est emparée du message originel pour le déformer et construire une hiérarchie, avec des grilles de pouvoir.» Il faut revenir aux textes du Bouddha, «dont un qui défend la liberté de pensée et de conscience. Ne jamais tenir pour vrai ce qu’on n’a pas vérifié et accepté en conscience. À prendre tel quel pour défendre la liberté de la presse.»

L’ancien patron d’Edipresse a lâché le mot; comment jauge-t-il la crise de son ancien métier? «La presse a toujours été une industrie, parce qu’il faut d’importants moyens pour produire des journaux, mais qu’on industrialise l’information me paraît un crime fondamental. On risque d’aboutir à une sorte de fast-food rédactionnel, avec des centrales qui distribuent une partie de la matière. Très malsain, à terme. Le passage au digital détruira-t-il ce qui faisait l’honneur des journalistes, restés libres auparavant? Cela dit, on voit aux États-Unis que la presse reste le seul élément d’opposition au régime trumpien.»

Le deuxième degré, un art de vivre

Retour à son nouveau livre, «Deuxième degré» (Éd. Favre). Le titre est tout un programme, car le deuxième degré est la philosophie de vie de Marc Lamunière. Le jeu sur les apparences, le plaisir de mystifier, un alliage d’ironie et d’humour, avec une très forte teneur en empathie. Le journaliste Patrick Nordmann, qui le connaît depuis l’enfance, confirme: «Mine de rien, ce pudique, assez britannique, est extraordinairement attentif aux autres. Il a un sens de la dérision et de la connerie humaine très développé, ça le rend philosophe!»

«Les adultes eux aussi ont droit à des contes de fées, peu importe que celles-ci s’y montrent plus perverses.»

Ce qu’on prenait pour du cynisme serait donc de la tendresse déguisée et piquante? Marc Lamunière acquiesce: «L’ironie tend la perche à celui qu’elle égare, a dit Jankélévitch.» Il aime les citations; à propos de ses nouvelles: «Les adultes eux aussi ont droit à des contes de fées, peu importe que celles-ci s’y montrent plus perverses.» À qui doit-on cette justification de l’éventail des microromans de «Deuxième degré», surréalistes, érotiques, psychologiques, policiers, potaches parfois? «À Takeshita Takamatsu – un philosophe fictif dont je me sers pour faire passer des idées que je ne veux pas assumer moi-même», lâche-t-il, plus sérieux qu’un pape mais l’œil pétillant.

Fier d’une «Histoire absurde», nouvelle à clef sur les secrets de François Mitterrand, à lui révélés par des amis journalistes français, Marc Lamunière glisse une confidence: «À part les peintres, écrivains et musiciens, nous n’avons jamais fréquenté que des journalistes. Des gens dont le moteur de base est la curiosité, avec le désir d’en distribuer le produit. Les autres professionnels, ceux du Rotary, me prenaient pour un affreux communiste; pour eux, un journal était un repaire de gauchistes, effarant!»

Écrire, une raison de vivre? Oui, avec la peinture et la musique: «Maintenant que je suis au terminus, j’ai acquis la conviction que l’enfance et la vieillesse se tendent la main par-dessus la vie vécue. Jouer les prolongations comme je le fais n’a de sens que si elles me permettent de réaliser mes rêves et passions d’enfant. Écolier, je passais mon temps libre à écrire des romans d’aventure, que j’illustrais, une sorte de bande dessinée avant la lettre. Développer, mûrir et épanouir ses rêves d’enfant, c’est une raison d’être.» (TDG)

Créé: 04.12.2018, 10h24

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Bio Express

1921
Naissance le 12 février à Genève.
1935
Révélation du jazz. «Le «Body and Soul» de Coleman Hawkins, je peux l’écouter aujourd’hui avec le même plaisir qu’à mes 14 ans.»
1946
Après trois ans de Mob, il termine ses études de droit à l’Université de Genève. «La seule faculté où on pouvait étudier sur des polycopiés. Les profs ne me voyaient qu’aux examens.» Mariage avec Marinette Gonthier.
1947
Naissance de Martine, suivie de Pierre en 1950 et de Jean-François en 1951.
1950
Succède à son père à la tête de la Société de la Feuille d’Avis de Lausanne et des Imprimeries réunies.
1964
Inauguration de la tour du Centre d'Information et d'arts graphiques, dite Tour Edipresse, avenue de la Gare à Lausanne.
1986
Passe la main à son fils Pierre, directeur général d’Edipresse.
2018
Émerge des abîmes où l’ont plongé la longue maladie et le décès de sa femme Marinette. Publie «Deuxième degré» (Éd. Favre).

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