Jean-Jacques Kissling: facteur anticonformiste

PortraitIl ressemble à Jacques Tati. Même talent pour la phrase courte et la chute inattendue...

Image: Steeve Iuncker-Gomez

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Les similitudes sont trop frappantes pour ne pas commencer par là. Jean-Jacques Kissling ressemble à Jacques Tati, le réalisateur de Jour de fête. Dans ce film fameux de la fin des années 40, le cinéaste français incarne lui-même le rôle du facteur. On se souvient de sa chevauchée délirante, juché sur un vélo au cadre XXL, à travers les rues de son village, après la découverte, sur l’écran d’un cinéma ambulant, de la façon dont se pratique son métier outre-Atlantique.

L’ex-facteur Kissling aurait pu être le scénariste de ce long-métrage passé à la postérité. Même talent pour la phrase courte et la chute inattendue; même ironie mordante et douce à la fois de regarder le monde; même goût pour les tournées «à l’américaine», affranchies du conformisme ambiant. Ex parce que viré avant l’heure. Les artistes ne font pas carrière au sein de la régie fédérale. «On m’a licencié pour non-respect à la règle de porter un casque. J’ai été dénoncé par un supérieur qui n’en portait pas non plus», glisse en souriant ce fils de facteur au tempérament voyageur. Il ajoute: «Nous sommes entrés dans une époque où les chefs font peur. Ils font la pluie et le beau temps, sont bronzés toute l’année et bardés de tatouages.»

On boit du petit-lait en se disant que notre interlocuteur a peu de chances, en effet, de réintégrer demain une équipe de «collaborateurs de distribution», selon la nouvelle appellation officielle. Sa dernière tournée remonte d’ailleurs à deux ans déjà. Pour fêter la chose, «j’ai mis sur la tête la casquette PTT de mon père, modèle 1954, intérieur en dur recouvert de tissu noir, avec une boucle dorée sur le devant, l’insigne postal coiffé du drapeau suisse.» L’ultime envoi déposé dans la boîte aux lettres d’un particulier est «une très jolie carte postale d’Abu Dhabi».

Sans colère revancharde

Ce détail, comme tous les autres, est raconté sans nostalgie, sans colère revancharde non plus. Jean-Jacques Kissling «balance» beaucoup, certes, mais ce sont des vérités toujours bonnes à lire. Oui, à lire. On s’éloigne du cinéma, on se rapproche du récit autobiographique. Le voici publié dans un petit livre paru aux Editions Héros-Limite, sises à la rue du Vélodrome, à Genève. Le directeur de la maison s’appelle Alain Berset, un éditeur comme on les aime, capable de donner à la prose d’un autodidacte la forme qu’il mérite. Boulot partagé: «J’ai beaucoup appris», reconnaît l’auteur tardif, qui ne pensait pas retrouver un jour son nom sur la couverture d’un bouquin ni être invité dans la principale librairie de la place pour une séance de dédicace. Accueil mille fois mérité: ce livre est juste formidable. On le dévore d’une traite comme une lettre manuscrite glissée dans le courrier du jour. Merci facteur.

Le nôtre a la passion des gens et un sens aiguisé de l’observation. La tournée quotidienne, à l’ancienne, en se donnant le temps de parler aux gens, est la meilleure école du lien social. Un localier en mouvement, un confident, une personne de confiance, mais aussi un grand voyageur. Intermittent de la poste comme d’autres le sont du spectacle. «J’étais auxiliaire, un remplaçant corvéable dès que je rentrais de l’étranger, sans lieu d’emploi déterminé, ce qui m’a permis de travailler un peu partout, entre la ville et la campagne, de mettre de l’argent de côté et de repartir sur les routes.»

L’Amérique en 2 CV

Son premier périple? «En 1982, avec un collègue de la poste, nous sommes partis en 2 CV décapotable, carrosserie rose, aux Etats-Unis. On l’a mise sur le bateau à Anvers, on l’a récupérée à New York, on a roulé ensuite jusqu’à Los Angeles. C’était complètement magique. Avant de reprendre l’avion pour l’Europe, on a cédé notre voiture pour un dollar comme Lafayette a vendu la Louisiane. Une sacrée aventure!» Non, une tournée de facteur en Amérique.

(TDG)

Créé: 21.10.2016, 12h20

Bio express

1961 Naissance à Genève. Père facteur, surnommé «Zátopek», «le postier le plus rapide du secteur».

1977 Apprenti à la poste de Cointrin.

1982 Traversée des Etats-Unis en 2CV.

1994 Genève-Shanghai en train.

1998 Facteur à Satigny. «Naissance de mon fils, Arsenie. Sa sœur, aînée de 10 ans, s’appelle Maya.»

2014 Licenciement, après avoir été pendant trente-sept?ans auxiliaire postal.

2016 Publication aux Editions Héros-Limite d’Une vie de facteur, 107 pages. Présentation et dédicace le 3 novembre, de 18h à 19h30, chez Payot Rive Gauche.

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