«Mes ascensions ne sont ni spectaculaires ni héroïques»

PortraitL’alpiniste Sophie Lavaud compte désormais sept «8000» à son palmarès. En adepte d’un sport pratiqué de manière «ordinaire», mais efficace.

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Elle les a comptées méticuleusement: en 2017, Sophie Lavaud a passé cent sept nuits sous tente à plus de 5000 mètres. Dans le froid, le vent, la neige et la glace. À subir l’effet de l’oxygène rare sur l’organisme: maux de tête, vomissements, manque d’appétit, affaiblissement. La rudesse du milieu et l’inconfort permanent défient aussi les nerfs et l’humeur des conquérants de l’inutile. «J’endure bien, mais j’apprécie de me retaper au confort de la vie en Suisse», dit l’alpiniste genevoise. Rentrée du Népal depuis un mois quand nous la rencontrons en novembre, elle explique qu’elle dort et mange beaucoup. Elle ne boude pas le plaisir de se maquiller; ou de porter un jour des talons hauts. Par exemple pour aller donner une conférence en entreprise, où elle distille un message positif à partir de son expérience: ténacité, humilité, esprit d’équipe sont les clefs de sa démarche. «Elle est crédible, on peut s’identifier à elle», explique le représentant d’un de ses sponsors.

Sophie Lavaud raconte ses expéditions plus qu’elle ne se raconte elle-même. Le guide et réalisateur de films de montagne François Damilano a été le témoin de sa retenue sur deux tournages qu’il lui a consacrés, d’abord à l’Everest puis au K2: «Aux camps de base, Sophie est à l’aise avec tout le monde. Mais c’est une femme réservée, cloisonnée, d’une grande maîtrise émotionnelle. Cela participe de son efficacité: en expédition, elle est centrée sur son objectif et rien ne peut l’en détourner.»

Citadine, non issue du sérail de la haute montagne, Sophie Lavaud s’est offert son premier «8000» avec ses économies, comme d’autres paient un guide pour les emmener au Mont-Blanc. «Par goût pour l’aventure et pour le plaisir d’évoluer dans un cadre magnifique.» C’était en 2012. «Les circonstances de la vie m’en donnaient l’opportunité.» La société dans l’événementiel financier qu’elle avait créée avec son frère avait vu son modèle économique balayé par la crise financière de 2008. «Sans travail, sans enfants à élever, sans contrainte privée, j’avais soudain beaucoup de temps et la liberté.»

Aussi loin que remontent ses souvenirs d’enfant, situés notamment à Lausanne, où elle a grandi, Sophie Lavaud a toujours aimé marcher en montagne. Le chalet familial près de Chamonix s’y prêtait. Son père, décédé tôt, fut chasseur alpin dans l’armée française. Sa mère, trekkeuse confirmée, lui a donné le goût de l’effort et des voyages lointains.

Pour son coup d’essai, elle enchaîne le Shishapangma et le Cho Oyu, un doublé rare. «J’ai aimé, j’en redemandais.» En 2014, elle pose le pied sur le Toit du Monde, c’est le déclic. Elle se met en tête de gravir les quatorze «8000». Depuis deux ans, l’himalayiste amatrice a fait de sa quête de la haute altitude un métier. Pourquoi s’infliger tant de souffrances, tant de sacrifices, comme le film sur son essai avorté au K2 le raconte?

Quand elle n’est pas en expédition, elle vit chichement à Genève. Elle tourne comme une hélice pour trouver les fonds qui financeront la prochaine tentative. Elle assume les obligations envers ses sponsors: conférences, relations publiques. Son passé dans le marketing l’aide. Mais ne lui demandez pas de parler de la mort sans cesse côtoyée en Himalaya, elle met un couvercle sur le sujet. Comme elle protège sa vie privée.

La course aux «8000» est une affaire réglée. Trois femmes ont déjà bouclé le «grand chelem» himalayen; les hommes sont une trentaine. On insiste: où est sa valeur ajoutée après les exploits des pionniers, puis ceux des plus grands alpinistes qui ont repoussé sans cesse les limites techniques ou sportives? Avec leurs ascensions en solo et ultrarapides, l’œil rivé sur le chronomètre, les Ueli Steck et Kilian Jornet ont imposé un nouvel archétype du superhéros des cimes. «Je pratique un tout autre alpinisme», assume Sophie Lavaud. Elle souligne: «Je suis une himalayiste ordinaire. Mes ascensions ne sont ni spectaculaires ni héroïques.»

«J’ai beaucoup appris»

Elle a commencé par s’appuyer sur des expéditions commerciales aux rouages complexes. Un alpinisme que le sérail méprise, le caricaturant pour mieux s’en démarquer. Les médias ne sont pas en reste, qui relaient habituellement ce point de vue en dénigrant les cordes fixes le long des voies, les camps d’altitude, les bouteilles d’oxygène embarquées. Sophie Lavaud assume sa différence et sourit: «Vous savez, j’ai vu de grands alpinistes profiter, ici ou là, de cette logistique, bien sûr sans jamais l’évoquer.»

Qui prend le temps de l’entendre découvre une femme sincère dans son approche «authentique» des géants himalayens. «Je vis simplement ma passion. Tant que j’en ai la force, les moyens financiers et du plaisir, je continue.» Sophie Lavaud aura 50 ans en mai. Depuis 2012, elle a beaucoup appris. En technique de glace; en endurance; en capacité à évaluer les pièges de la haute altitude. Elle intègre l’oxygène dans ses expéditions, par sécurité, pour se protéger des gelures et mieux récupérer si elle se sent dans le rouge. Mais elle est fière d’avoir réussi, cette année, son deuxième «8000» sans y recourir une seule fois. Elle n’achète plus son ticket dans un groupe programmé pour un sommet. Désormais elle fédère des compétences autour de ses projets; elle choisit ses camarades d’ascension; elle définit sa propre stratégie d’ascension, indépendamment des décisions prises par les expéditions commerciales.

«Son abnégation est sa grande force», témoigne François Damilano. Des circonstances défavorables l’obligent à renoncer au K2 en juin 2016, puis au Kangchenjunga en mars 2017. D’autres auraient jeté l’éponge. Pas elle. Elle repart de plus belle. Elle réussit le Broad Peak en juin dernier, puis elle est au sommet du Manaslu le 26 septembre. Avec sept «8000» gravis, elle est l’himalayiste la plus capée de France et de Suisse. Ce n’est pas banal. Si c’était facile, d’autres l’auraient fait avant elle, non? (TDG)

Créé: 05.12.2017, 11h03

En quelques dates

1968 Naissance le 15 mai à Lausanne. Grandit à Lausanne, puis à Milan où son père est envoyé pour le travail, et enfin à Genève à leur retour en Suisse.
1996 Après une formation commerciale axée sur le marketing, elle fonde avec son frère une société dans l’événementiel financier.
2004 Réussit l’ascension du Mont-Blanc.
2008 La crise des subprimes broie le modèle d’affaires de sa société.
2011 La faillite de sa société prononcée, elle se donne du temps pour voyager.
2012 Réussit ses deux premiers «8000», le Shishapangma et le Cho Oyu.
2014 Le 25 mai, elle foule le sommet de l’Everest. Abandonne son mandat de consultante pour une société à Genève et se consacre à 100% à sa quête de la haute altitude.
2017 Ajoute deux «8000» à son palmarès, qui en compte désormais sept.

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