Pierre Keller, une vie en trois traits saillants

HommageDécédé ce dimanche, le Vaudois aura été un exemple de créativité et d’exubérance.

Pierre Keller au mois d’avril dernier, posant au Musée Jenisch à Vevey.

Pierre Keller au mois d’avril dernier, posant au Musée Jenisch à Vevey. Image: Keystone

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Figure majeure du paysage romand, Pierre Keller a façonné son aura en œuvrant dans plusieurs territoires. Celui de la pédagogie, à travers l’ECAL, en étant sans doute le principal. Mais l’homme brillait aussi à travers ses propres créations artistiques et par les facettes flamboyantes de son caractère. Autant de traits évoqués ici et qui ne sauraient résumer la richesse du personnage disparu dimanche, à l’âge de 74 ans.


Le directeur

Son diplôme en poche, Pierre Keller avait quitté une École cantonale d’art restée dans d’autres temps. Lorsqu’il y revient en directeur et dans le costume de l’ex-Monsieur 700e de la Confédération, c’est une «endormie» qu’il retrouve. Sûr donc que les choses vont bouger! Des têtes tombent, des plasticiens et artistes en vue (John Armleder, Sylvie Fleury, Pietro Sarto, Nicola de Maria, Ugo Rondinone) rejoignent le corps professoral et le discours inaugural éclaire ses aspirations. «Je suis là pour vous, je veux être un éveilleur de curiosité et d’enthousiasme. Mais, attention, il ne suffit pas d’être curieux entre 16 et 25 ans, de 8 h à midi, de 2 h à 6 h. La curiosité, c’est toute la vie qu’il faut la cultiver.»

Pierre Keller l’a dit, il l’a aussi fait! À peine quelques années plus tard, le maître des lieux déclare cette fois ses intérêts: «J’aimerais que d’ici quatre à cinq ans, l’ECAL soit l’une des meilleures écoles d’art d’Europe.» Vu de l’extérieur, on le soupçonne de faire défiler son réseau. Dans la foulée, sa désignation à la tête d’une future Haute École vaudoise d’arts appliqués (HEAA) déclenche crispations et recours: on l’accuse de «kelleriser» l’art vaudois. Lui… poursuit sa route. Désormais, c’est d’un nouveau bâtiment sur le campus de Dorigny qu’il rêve pour l’ECAL.

Après avoir ouvert la galerie Elac au Flon – «parce qu’une école doit avoir une galerie» – c’est l’ECAL nouvelle version qu’il inaugure en 2007 à Renens. La galerie a suivi. Bernard Tschumi est aussi là, avec Serge Fehlmann ils ont imaginé l’immense résille métallique recouvrant la façade, et c’est la plus grande école d’art d’Europe qui est inaugurée! Pierre Keller est en poste depuis douze ans, il avait souhaité un contrat de droit privé pour qu’on puisse le «jeter dehors si ça n’allait pas». Il y restera encore quatre ans, jusqu’à ses 66 ans. À ses côtés, son successeur Alexis Georgacopoulos, étudiant à l’ère Keller, a appris que «tout est possible si on est déterminé et passionné. Il n’a pas donné de secret, ni de conseils, mais nous a démontré qu’il fallait placer la barre très haut, même plus haut que ce que l’on pense pouvoir atteindre.»


L’artiste

La production artistique de Pierre Keller a parfois disparu dans les croupes de chevaux de sa série «Horses» de 1988, exposée en 1991 au Musée de l’Élysée. Sous les rires un peu gras, la séquence avait tout de même inspiré un poème à Jacques Chessex, «La fente», édité en 1993 avec une héliogravure de l’artiste aux ateliers de Saint-Prex. Souvent réduit à son incursion chevaline, Pierre Keller s’était pourtant fait remarquer bien avant avec son «Kilo-Art», transformant des poids de fonte tels qu’on pouvait en trouver au marché en des étalons «duchampiens» de la valeur artistique. «Nouvelle unité de mesure à Gilly LE KILO-ART!» titrait ainsi la «Tribune de Genève» sur ses affichettes en 1972 quand Pierre Keller avait fait la démonstration de sa nouvelle mesure – certifiée à Berne par le Bureau fédéral des poids et mesures – dans la commune vaudoise, non sans être allé la présenter auparavant à la 36e Biennale de Venise.

Après s’être intéressé à la sculpture mobile par aimantation, au dessin, à la peinture, à la gravure, après avoir aussi imprimé sur des porcelaines et créé des moulages péniens, il s’adonnera sans réserve au Polaroid, multipliant les images de 1970 à 1980 sur une foulée érotique très intime. Il avait eu le temps, l’an dernier, de publier une sélection de 400 de ses photographies, dans le très bel ouvrage «My Colorful Life» des Éditions Patrick Frey.


Le flamboyant

Le coming out de Pierre Keller semble remonter à la nuit des temps, tant le flamboyant a toujours affiché son homosexualité avec assurance et même provocation. «Cela a toujours été très clair, se souvient un ancien élève du Bugnon au début des années 1980. Il n’en faisait pas mystère et cela décomplexait tout le monde, homo comme hétéro.» Jusqu’à devenir une sorte de figure de proue pour le milieu homosexuel vaudois, d’autant qu’il était affilié au Parti radical. «Ce n’était pas un militant, mais il a fait avancer la cause d’une autre manière, explique Bertrand Sonnay, membre du comité de Vogay. Il a su se faire accepter à gauche et à droite, mais il s’impliquait rarement. Les jeunes ont pu s’identifier, se dire qu’ils pouvaient faire carrière en s’assumant en tant qu’homo. Il n’hésitait pas à faire visiter le milieu gay parisien à ses étudiants.»

Habitué nocturne des parcs lausannois, Pierre Keller n’a d’ailleurs pas toujours eu la vie facile au sein même de sa communauté, souvent moqué dans sa jeunesse sur son physique. Dans son cas, le combat a été double. Il a su le mener avec une mordante alacrité, non sans parfois céder à un petit esprit de revanche.

Créé: 08.07.2019, 21h42

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