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Témoignage d’un photographe
Patrick Chauvel, un œil dans la guerre

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«Les Russes bombardent énormément, énormément… et ça c’est vraiment emmerdant. Parce que moi j’ai plutôt l’habitude du danger horizontal.» L’Ukraine, Patrick Chauvel y était il y a quelques mois encore. Il compte y retourner dans quelques semaines, mais avoue ne pas être pressé parce que les avancées des troupes se mesurent, selon lui, en centimètres et rien n’a vraiment changé depuis sa dernière fois. «Je ne vais pas y retourner pour juste faire trois photos de mecs dans la boue.»

Plus récemment, il a essayé de rejoindre les lignes de la guerre israélo-palestinienne mais s’est heurté au verrouillage de la zone par Tsahal. Patrick Chauvel est photographe de guerre. Toute sa vie, il a trimballé ses boîtiers, ses objectifs et sa bonne étoile là où d’autres s’entretuaient: la Tchétchénie, la Syrie, l’Irlande du Nord, la dislocation de la Yougoslavie, la révolution iranienne, il y était. Il a tout juste 18 ans, en juin 1967, lorsqu’il photographie la guerre des Six Jours. Dans trois semaines, Patrick Chauvel aura 75 ans.

«Je photographie ce que je vois»

Avant d’être photographe, il se voit comme un journaliste. Alors, lorsqu’on l’entend parler de deux belligérants en les désignant par «nous» et «eux», on ne peut s’empêcher de remettre sur la table la question, usée mais insoluble, du devoir de neutralité qui, dans un monde parfait, s’imposerait aux journalistes. «Un soldat m’a demandé un jour: «Est-ce que tu vas être contre nous?» Je lui ai répondu que je photographie ce que je vois. «Si ce que tu fais est mal, je le photographie. Si ce que tu fais est bien, je le photographie. Donc c’est à toi de te démerder.»

Aujourd’hui, les Israéliens accusent les journalistes d’être propalestiniens. Je leur dis: «Non. Mais comme vous ne nous laissez pas travailler, on ne peut travailler que d’un côté.» Tu finis souvent par avoir de la sympathie pour les gens que tu côtoies, même si tu n’es pas de leur bord politique. Pendant la guerre en ex-Yougoslavie, à un moment donné, je suis parti rejoindre les Serbes pour voir quelles étaient leurs raisons de bombarder Sarajevo. Je n’étais absolument pas d’accord avec leur politique. Mais je suis devenu pote avec quelques-uns des combattants serbes parce qu’on se prenait ensemble les mêmes bombes sur la gueule.»

Patrick Chauvel a besoin de déflagrations, que la terre tremble et que le ciel menace de lui tomber sur la tête. Sans aucune trace de mépris, il nous parle de gens plus ordinaires, de ces personnes qui retrouvent leur domicile après une journée de bureau. Il cherche ses mots, décrit une répétition de non-événements, une force incroyable qu’il admire chez ces personnes parce qu’elle leur permet d’avancer très doucement, alors que lui-même s’en dit incapable. Il déroule sans se faire prier le récit de barouds innombrables mais inoubliables.

Patrick Chauvel

Des rencontres inoubliables

Il y a Berty, ce pharmacien de Beyrouth qui était impressionné par les récits des photographes de guerre auxquels il offrait le café et des petits gâteaux contre quelques frissons. Pourtant, Berty le sensible est mort en défendant son quartier contre des soldats syriens, le doigt sur la gâchette d’une mitrailleuse lourde qu’il avait, en secret, installée à l’arrière d’un pick-up. «Ce type s’est révélé être un lion alors qu’il avait les larmes aux yeux quand on lui disait qu’on avait mal au petit doigt. Je n’oublierai jamais ce mec.»

Dans les yeux de Patrick Chauvel, il y a aussi les photos qu’il conserve mais ne montrera pas, parce qu’elles sont insoutenables et qu’elles seront plus utiles aux historiens et aux tribunaux. «S’il n’y a pas de témoin, alors il n’y a pas de crime.»

Il nous le confirme, les budgets de la presse sont en déroute et son métier de reporter trompe-la-mort ne paie plus. Il continue parce que c’est toute sa vie mais, en parallèle, il consacre une partie de son énergie à la présentation de conférences dans des collèges ou des institutions culturelles, il propose ainsi un produit dérivé qui reste en phase avec ses valeurs, qui lui évite une reconversion professionnelle et révèle son âme de conteur.

Patrick Chauvel sera dans quelques jours à Pully (VD) pour trois conférences dont les recettes bénéficieront intégralement au Point d’Eau. Basée à Lausanne, cette structure vient en aide aux personnes en situation précaire en leur fournissant des soins médicaux et dentaires ainsi que des prestations d’hygiène. S’il s’implique, c’est parce qu’il connaît bien la situation: «On est loin des zones de conflit, mais certaines de ces personnes se retrouvent en Suisse justement parce qu’une guerre les a chassées de chez elles. La guerre en Ukraine a fait monter les prix des denrées de base, ce qui entraîne beaucoup de monde sous le seuil de pauvreté. Depuis vingt-cinq ans, les bénévoles du Point d’Eau rendent leur dignité à ces autres victimes de la guerre.»

L’humour pour désamorcer les névroses

Bien que Parisien, Patrick Chauvel a le chromosome breton. Une procession de clichés voudrait qu’il soit donc chaleureux comme un menhir. Pourtant, chacune des histoires qu’il raconte parle, fondamentalement, d’humanité. Si vous le croisez à Pully, demandez-lui de vous raconter l’histoire du drone ukrainien qui a épargné un soldat russe et attendez-vous à avoir une boule dans la gorge. Il tient bon. Parce qu’il a eu un peu de chance et parce qu’il sait analyser une situation en quelques secondes puis agir en conséquence («Si j’étais une tête brûlée, je ne serais plus là»).

Il tient bon parce qu’il sait que l’humour peut désamorcer les névroses et qu’il a appris à regarder plus loin que l’horreur. «La guerre révèle des actes de courage, d’abnégation, de générosité et de sacrifices que tu ne verras jamais en situation de paix. Et puis je reste persuadé que la guerre, c’est l’état naturel de l’homme et que la paix, c’est du boulot, ça repose sur l’éducation, sur les lois, le civisme. Dans les livres d’histoire, les dates importantes sont des guerres. C’est rarement des grandes fêtes où tout le monde s’embrasse. La guerre, c’est un personnage qui nous défie tout le temps. Elle change les frontières, elle fait et défait les rois, elle fait que le frère tue son frère, elle est partout. Si tu mets deux bébés autour d’un biberon, il y en a un qui va boire et l’autre aura un œil au beurre noir.»

Conférences les 21, 22 et 27 mars au Théâtre des Vilaines Lavandières, Pully (VD), au profit du Point d’Eau, pointdeau.ch