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Spectacle lyrique«Pelléas et Mélisande», écran total

Le Grand Théâtre poursuit sa saison en mode streaming avec l’œuvre de Debussy. Entretien avec le chorégraphe Sidi Larbi Cherkaoui, qui cosigne cette production.

Scène de «Pelléas et Mélisande» de Claude Debussy dans la production présentée au Grand Théâtre.
Scène de «Pelléas et Mélisande» de Claude Debussy dans la production présentée au Grand Théâtre.
MAGALI DOUGADOS

De la maison lyrique de la place Neuve, le danseur et chorégraphe belgo-marocain Sidi Larbi Cherkaoui connaît tous les couloirs, recoins et petites salles. Au fil des saisons, le Grand Théâtre est devenu un des épicentres cruciaux où sa carrière a pris une dimension internationale. Pour ce retour hivernal à Genève, l’artiste fait cependant dans l’inédit: il se frotte pour la première fois, du moins sous nos latitudes, à un ouvrage lyrique, en signant avec son complice de toujours, Damien Jalet, la mise en scène et les chorégraphies de «Pelléas et Mélisande» de Claude Debussy. Plus important encore, il livre son travail à un public qui, restrictions sanitaires oblige, consommera le spectacle à l’écran uniquement, en s’appuyant sur la diffusion en streaming.

L’époque de la création de cette production, il y a deux ans à l’Opéra Vlaanderen d’Anvers, paraît du coup relever d’un temps reculé, presque oublié. Assis à distance dans une salle de répétition, Sidi Larbi Cherkaoui évoque d’une voix douce, teintée d’un léger accent flamand, notre présent compliqué, sa réalité d’artiste privé de spectateurs et sa relation avec l’univers musical de Debussy.

Sidi Larbi Cherkaoui est de retour au Grand Théâtre, un des épicentres où sa carrière a pris une dimension internationale.
Sidi Larbi Cherkaoui est de retour au Grand Théâtre, un des épicentres où sa carrière a pris une dimension internationale.
STEEVE IUNCKER-GOMEZ

Qu’est-ce que l’intrusion des caméras et du streaming a changé dans votre approche de cette production?

Cela change avant tout pour le public, dans la perception qu’il peut avoir du son, en premier lieu. Parce que c’est une chose d’avoir affaire à un orchestre dans la salle, de ressentir les vibrations sonores qui s’en dégagent, et c’est une tout autre histoire de vivre cela face à un écran d’ordinateur. De mon côté, rien n’a vraiment changé par rapport à l’expérience d’Anvers. Je fais entièrement confiance au réalisateur Andy Sommer, qui guide la captation vidéo. Nous communiquons beaucoup et je pense qu’il y a un atout dans toute cette histoire: sur scène, il y a aussi des écrans, avec les images vidéo signées par Marco Brambilla. Ces présences sont très importantes dans la dramaturgie, elles constituent des fenêtres vers l’au-delà. Sans doute qu’elles vont créer aussi une sorte de connexion avec les écrans des spectateurs et généreront une forme de mise en abyme.

De manière plus personnelle, comment traversez-vous cette période particulière?

J’avoue que le fait de pouvoir me concentrer davantage sur mon art, de par les mesures de confinement ou les restrictions sanitaires, a été très bénéfique pour moi. Durant les dernières années, j’ai été actif dans beaucoup de collaborations et d’échanges avec d’autres artistes. Trouver enfin un moment pour m’isoler, même sous la contrainte, m’a beaucoup apporté. Je tends à voir le verre à moitié plein et c’est ce qui me pousse à dire que les épreuves difficiles ne sont que des étapes intéressantes, pour autant qu’on parvienne à jongler avec elles. Sur le plan artistique, mon but n’a jamais été de rencontrer un public, mais plutôt d’avancer dans ma quête de compréhension. Le contexte actuel aide à cela: aujourd’hui, on est en conversation avec soi-même, c’est parfois intense de ne pas être en confrontation avec les idées des autres.

Revenons à «Pelléas et Mélisande». Quel a été le premier impact en vous en approchant?

J’ai été tout d’abord saisi par la musique. J’avais déjà côtoyé l’univers de Debussy, avec «Prélude à l’après-midi d’un faune», et j’avais établi une relation par rapport à sa manière particulière de concevoir la composition. Son impressionnisme, sa faculté de générer des atmosphères, des flottements et des brouillards, tout cela me parle particulièrement. En perçant plus en profondeur le livret de la pièce, j’ai compris combien l’histoire d’amour repose sur le non-explicité. Le non-dit est là dans le personnage de Mélisande, dont on devine qu’elle a traversé des épreuves sans que cela soit formulé avec clarté. La puissance patriarcale, incarnée par la figure du vieil Arkel, est aussi prégnante, tout comme la maladie, qui rend ce personnage présent et absent à la fois.

Scène de «Pelléas et Mélisande» de Claude Debussy dans la production présentée au Grand Théâtre.
Scène de «Pelléas et Mélisande» de Claude Debussy dans la production présentée au Grand Théâtre.
MAGALI DOUGADOS

Qu’est-ce qui a attiré le plus votre attention dans ce drame?

Je dirais le contraste entre la bulle aristocratique, contexte où prend forme le drame, et son monde environnant, qu’on découvre par petites allusions. On devine, à côté de l’intrigue, qu’il y a tout un peuple plongé dans la pauvreté et la famine. On peut dire ainsi que le malheur est présent dans les deux mondes, sous des formes très opposées. Nous avons essayé d’en illustrer les facettes avec la danse, dans une proposition qui s’inspire notamment des travaux du sculpteur Georges Minne, contemporain de l’auteur de la pièce «Pelléas et Mélisande», Maurice Maeterlinck.

Comment avez-vous généré une cohérence scénique entre la distribution vocale et les danseurs?

En partant avant tout de l’espace, constitué par l’intérieur d’un œil, avec un iris qui serait une sorte de serrure à travers laquelle observer l’intrigue. Un espace qui est aussi peuplé de grands cristaux symbolisant quelque chose d’archaïque lié à une civilisation ancienne. Ces éléments génèrent tous un dialogue entre l’ombre et la lumière, ils confèrent une unité à la scène. Et puis il y a la force des chanteurs, qui sont des êtres humains, ne l’oublions pas, et qui connaissent parfaitement les émotions décrites dans le livret. Enfin, il y a un point lié au jeu: avoir l’intention juste, sentir pleinement la colère, l’amour, la détresse ou n’importe quel autre sentiment. Nous proposons ce registre à la distribution. La danse, elle, dévoile toute la symbolique de la pièce, elle montre l’invisible.

Scène de «Pelléas et Mélisande» de Claude Debussy dans la production présentée au Grand Théâtre.
Scène de «Pelléas et Mélisande» de Claude Debussy dans la production présentée au Grand Théâtre.
MAGALI DOUGADOS

Marina Abramovic signe le concept scénique. Une figure que vous fréquentez depuis longtemps déjà. Où se situe le point de connexion entre elle et vous?

La réponse la plus simple se situerait dans son attachement au symbolisme, dans cette volonté de communiquer avec des signes qui, selon la position de celui qui les reçoit, changent de signification. Pensez à sa performance «The Artiste is Present», qui a généré tant de réactions différentes auprès de ceux qui se sont assis en face d’elle au MoMa de New York. Sur un tout autre plan, j’aime son sens de l’humour, qui est très développé et atypique. Et je partage son sens de l’intuition. Elle propose souvent des idées ancrées dans le monde des rêves et dans l’inconscient, un penchant qui nous rapproche.

Et avec Damien Jalet, que vous connaissez depuis vingt ans, êtes-vous dans la synthèse de deux mondes artistiques ou dans leur cohabitation?

En tant qu’artiste, nous avons tellement grandi ensemble… Je pense que même lorsque nous ne sommes pas d’accord, ce qui importe toujours, c’est de comprendre les raisons. Cette exigence nous aide à opérer des choix. Nous sommes donc très critiques l’un envers l’autre, avec sincérité et honnêteté. J’estime que nos options ne sont pas dictées par des questions d’ego. On n’est pas encombré par le style Jalet ou le style Cherkaoui, bien que nous ayons des personnalités et des obsessions bien différentes.

Pelléas et Mélisande, de C. Debussy, en direct streaming le lu. 18 janv. à 19 h 30 et durant tout le mois sur www.gtg.ch et www.rts.ch/play