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Politiques environnementales«Pas d'autre planète où aller si nous nous trompons»

Les critiques pleuvent sur le prix Nobel d'Economie en 2018, qui a estimé que la limitation du réchauffement climatique sous 3°C coûterait plus qu'elle ne rapporterait.

Joseph Stiglitz, prix Nobel d'économie en 2001, se montre très critique vis-à-vis du modèle de William Nordhaus, lauréat en 2018.
Joseph Stiglitz, prix Nobel d'économie en 2001, se montre très critique vis-à-vis du modèle de William Nordhaus, lauréat en 2018.
AFP

Il a reçu le Nobel pour avoir mis en évidence l'impact du changement climatique sur l'activité économique, mais, presque paradoxalement, les travaux de William Nordhaus desservent aujourd'hui la cause environnementale, jugent économistes et climatologues.

Lauréat en 2018 du prix de la Banque de Suède en sciences économiques – le nom savant de ce qui est en réalité le prix Nobel d'économie – , William Nordhaus avait été distingué pour avoir «intégré le changement climatique dans l'analyse macro économique de long terme.»

Et ce alors que nombre de discours continuent à opposer progrès économique et protection de l'environnement. «S'il avait remporté le prix Nobel il y a vingt ans, cela aurait aidé la politique climatique», concède Gernot Wagner, qui a passé la dernière décennie à forger une approche alternative de l'économie du changement climatique. «Mais le fait qu'il l'ait gagné il y a deux ans est, à bien des égards, un recul», n'en juge-t-il pas moins.

«Tellement défectueux»

Le modèle de William Nordhaus – DICE, ou Dynamic Integrated model of Climate and the Economy – «est tellement défectueux qu'il ne devrait pas être pris au sérieux», assène même Joseph Stiglitz, lui-même prix Nobel d'économie en 2001. «C'est dangereux, car nous n'avons pas d'autre planète où aller si nous nous trompons. Le message qu'il transmet est imprudent», déclare-t-il à l'AFP.

Il y a près d'un demi-siècle, l'économiste américain fut l'un des premiers à comprendre l'impact de la dégradation de l'environnement sur l'économie.

Mais lorsqu'il reçoit le Nobel en 2018, ses modèles ne sont plus en phase avec le rythme galopant du réchauffement ni avec les nouvelles approches dans le domaine de l'économie, selon les experts.

En désaccord avec la Science

Ses travaux les plus récents concluent que la limitation du réchauffement climatique sous 3°C coûterait plus cher en terme de croissance économique qu'elle ne rapporterait en dommages évités. Son raisonnement est le suivant: si l'économie mondiale croît, les sociétés s'enrichissent et peuvent se doter des technologies pour faire face au changement climatique.

«Cela ne correspond tout simplement pas à la science du climat», assure à l'AFP Johan Rockström, directeur de l'Institut de Potsdam pour la recherche sur les impacts climatiques. «C'est un constat sans équivoque dans les sciences naturelles qu'un réchauffement de 3 degrés est un résultat désastreux pour l'humanité».

Contacté par l'AFP, William Nordhaus a refusé de «répondre individuellement» aux questions détaillant ces critiques. «Nous n'avons, en dehors de l'Union européenne, pris aucune mesure, même minime, pour ralentir le changement climatique au cours de ce siècle», a-t-il déclaré. «Nous avons besoin de mécanismes nationaux (tels que des taxes sur le carbone et un soutien aux technologies) et d'une coopération internationale (telle qu'un pacte sur le carbone). C'est vers cela que se dirigent mes efforts aujourd'hui».

Calcul du «coût social du carbone»

Au-delà de la querelle académique, les travaux du prix Nobel ont une forte influence sur les décideurs politiques, notamment son calcul du «coût social du carbone», qui quantifie les dommages du changement climatique.

Selon de nombreux scientifiques, ce calcul sous-estime grandement les coûts. Sans compter que l'idée d'une hausse de température «acceptable» de 3 degrés va à l'encontre d'un consensus politique international péniblement établi.

Le traité de Paris sur le climat de 2015 prévoit en effet de maintenir la hausse des températures «bien en dessous» de 2°C par rapport aux niveaux de l'ère préindustrielle, tandis que le groupe d'experts des Nations unies sur le climat (Giec) a conclu, dans un rapport dévoilé le jour où M. Nordhaus a reçu son prix Nobel, que 1,5°C serait un garde-fou beaucoup plus sûr.

Repris par les climatosceptiques

Pour Johan Rockström, ses idées fournissent désormais des arguments «aux sceptiques du climat». Il assure avoir entendu le raisonnement du prix Nobel repris par des «dirigeants de Shell, BP, ExxonMobil, de l'industrie automobile et des compagnies d'énergie».

Or depuis les travaux fondateurs de William Nordhaus, des dizaines de milliers d'études climatiques ont été publiées, arrivant à la conclusion que non seulement le réchauffement climatique progresse plus vite qu'on ne le pensait, mais aussi que ses effets, à partir de certains seuils, sont irréversibles.

«Les événements extrêmes comme les ouragans, les incendies, les sécheresses qui ont été si évidents ces dernières années – toutes ces choses ne sont vraiment pas prises en compte de manière adéquate dans son analyse», note Joseph Stiglitz.

«Aucune richesse ne peut reconstruire une calotte glaciaire et la dislocation de centaines de milliards de personnes entraînera des troubles et des conflits massifs», déclare pour sa part Michael Mann, directeur du Centre des sciences du système terrestre à l'Université d'État de Pennsylvanie.

afp/nxp