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Grand Prix de littératurePajak: «Pour un dernier de classe, ça fait drôle d’être sur le podium»

Le dessinateur-écrivain a reçu la plus haute distinction littéraire suisse. Interview d’un inclassable sans crainte devant cette consécration.

Frédéric Pajak en 2017, année de sa grande exposition au Musée de Pully.
Frédéric Pajak en 2017, année de sa grande exposition au Musée de Pully.
MARIUS AFFOLTER

La reconnaissance s’accélère pour l’auteur maniant l’écrit et le dessin dans ses récits hybrides. Après le prix Médicis de l’essai en 2014, un premier prix Suisse de littérature en 2015 et le prix Goncourt de la biographie en 2019, voici Frédéric Pajak auréolé, à 65, ans du Grand Prix suisse de littérature, récompensant l’œuvre de celui qui vient d’achever le cycle de son «Manifeste incertain» avec un neuvième tome consacré à Fernando Pessoa.

Comment vivez-vous toute cette gloire?

Très bien. Je ne vais pas me plaindre. Je suis très honoré, je ne m’y attendais pas du tout. Pour quelqu’un qui, jeune, était dernier de la classe, cela fait un drôle d’effet de se retrouver sur le podium. Ce qui me fait aussi très plaisir, c’est que mon ami Paul Nizon a été le premier à recevoir ce prix. Je peux donc partager ça avec lui, que je considère comme le plus grand écrivain vivant et que je vois souvent à Paris.

Plus jeune, vous étiez connu pour votre esprit satirique. Vous rentrez dans les ordres?

Je ne crois pas. Le «Manifeste» est, à sa manière, anarchiste et mal pensant. Mais sans la vulgarité des formes agressives que l’on exprime quand on est jeune. J’ai trouvé d’autres moyens que ceux de dessinateur de presse, même si je faisais beaucoup d’illustrations dans mes propres journaux. Je me suis toujours senti peintre, dessinateur. Aujourd’hui, je n’ai plus beaucoup de considération pour le dessin politique, qui se limite mais se croit tout-puissant, toujours dans la repartie, le ping-pong avec l’actualité. Il y a des exceptions. Mix & Remix en était une… Je me suis inventé cette forme très libre associant le dessin et l’écriture, mêlée de poésie et de philosophie, dont le «Manifeste» est la forme la plus complète. Je pense toujours être plus irrévérencieux que les petits Mickey.

Paradoxalement, ce prix de littérature consacre aussi le dessin.

Oui, j’avais déjà été étonné quand j’ai reçu le prix Médicis de l’essai et que le dessin puisse être considéré de la sorte alors que les Français sont tellement coincés dans des catégories, le classement. J’aborde d’ailleurs mes livres sous l’angle de la littérature. Je me pose d’abord la question de l’écriture. Je lis beaucoup – des bios, des lettres, des documents –, et la lecture, c’est déjà de la littérature. Le jour où je reçois un prix de BD je serai mort de honte… Je rigole!

Vous êtes bien binational franco-suisse?

Oui, et je trouve ça très intéressant, parce que cela vous donne les défauts de chaque pays mais cela vous donne quelques-unes de leurs qualités aussi. Si les Français avaient le système politique suisse, ce serait un pays fantastique au lieu de se perdre dans des divisions ridicules. Pour revenir aux prix, ceux de France sont souvent non dotés, alors qu’avec ceux que j’ai reçus en Suisse, comme le prix du Rayonnement, de la Fondation vaudoise pour la culture, j’ai pu partir en Argentine et traverser l’Atlantique en bateau, voyage durant lequel j’ai écrit la moitié d’un livre. C’est un luxe, mais je voyage beaucoup et à mes frais. La Suisse reconnaît ses artistes. En France, il y a beaucoup de blabla, même si c’est important de se faire éditer à Paris. Mais c’est un milieu de cons, plein de petites rivalités, de méchanceté et de vanité. Je le connais bien, la plupart des éditeurs pourraient vendre des souliers.

Les écrivains fameux, mais souvent obscurs avant leur mort, traversent vos livres. Contribuez-vous à les faire lire?

Quand j’ai publié «L’immense solitude» (ndlr: en 1999), un grand succès toujours réédité depuis, j’ai remarqué un regain d’intérêt pour Pavese, Nietzsche aussi. «Le chagrin d’amour», sur Apollinaire, a déclenché l’écriture d’une biographie sur le poète. Je pense que j’ai relancé la lecture de certains auteurs, avec parfois une petite recrudescence éditoriale. On me considère parfois comme un «passeur»; c’est assez juste, je le prends comme un compliment. Mais je ne pense pas avoir réussi à faire redécouvrir Gobineau (ndlr: dans le «Manifeste incertain 4»), les gens sont restés sur leurs préjugés. Il restera maudit, même si j’ai du plaisir à le lire sans partager tous ses points de vue.