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L’invité Où est passé le CICR ?

Jean-François Berger. Historien, scénariste et ancien délégué du CICR.
Jean-François Berger. Historien, scénariste et ancien délégué du CICR.
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La récente visite de Simonetta Sommaruga en Ukraine est instructive à plus d’un titre. D’abord elle montre bien à quel point la Confédération entend affirmer son rôle humanitaire dans le conflit russo-ukrainien.

Durant sa visite, la présidente helvétique a martelé à ses interlocuteurs ukrainiens le bien-fondé d’une approche impartiale et indépendante.

L’ambassadeur Toni Frisch a exprimé le même son de cloche, lui qui est mandaté par la Confédération pour coordonner le groupe humanitaire dans les négociations de paix pour l’Ukraine ainsi que les échanges de prisonniers. Voilà qui est fort bien. Il est vrai aussi que cette diplomatie humanitaire n’oublie pas que l’Ukraine est un terrain fertile pour l’économie suisse, cinquième plus gros investisseur. Pour nouer la gerbe, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a rappelé que «la Suisse est aujourd’hui le seul pays qui livre de l’aide humanitaire des deux côtés du conflit pour les victimes».

Ce discours bien rodé révèle cependant une curieuse absence. Celle du CICR, certes présent en Ukraine mais notoirement invisible lors de cette visite. Serait-ce une stratégie pour éviter d’apparaître aux côtés de l’État suisse, acteur politique? Je ne le crois pas. Car en y regardant de plus près, on peut constater que la capitainerie humanitaire a simplement changé de mains. Et pas seulement en Ukraine.

De fait, c’est le CICR qui a profondément changé depuis quelques années. Son budget annuel dépasse aujourd’hui les 2 milliards, ce que rappelle la notice triomphaliste figurant sur le site du CICR, à savoir que «Depuis que M. Maurer occupe la présidence du CICR, le budget de l’institution a connu un accroissement sans précédent, passant de 1,1 milliard de francs suisses en 2011 à plus de 1,8 milliard en 2016.» Ce que ne dit pas la même notice, c’est que le président Maurer est membre du World Economic Forum depuis 2014 et y joue un rôle important dans son organe suprême, le conseil de fondation. Cette double casquette crée un risque majeur d’insécurité, en particulier pour son personnel sur le terrain, qui doit être perçu comme neutre et indépendant par toutes les parties aux conflits. En étant partie prenante aux intérêts du WEF, défenseur champion du libéralisme économique, le CICR brouille son image.

L’argument selon lequel en siégeant au WEF, le CICR pourrait renforcer son message humanitaire auprès d’acteurs politiques influents est une chimère. On voit en effet les limites de cette stratégie dans l’affaiblissement de la capacité d’intervention du CICR sur des dossiers aussi délicats que le drame des Ouïgours en Chine ou de l’Arabie saoudite et de ses dissidents internes. De manière plus générale, il semble que le CICR traverse une phase de dilution de son identité propre. Sa désertion du débat humanitaire public en est un signe patent. Aujourd’hui en panne de visibilité – à l’exception de ses liaisons dangereuses qui ont déjà alimenté divers articles de la presse nationale et internationale – le CICR n’est plus guère cité en référence sur le circuit humanitaire. En tous les cas, ce n’est pas en roulant pour l’écurie du Forum de Davos qu’il parviendra à revenir dans la course.

Jean-François Berger. Historien, scénariste et ancien délégué du CICR.