Nouveau livre de Manuel VilasL’amour à mort jamais ne démord
Déjà récompensé du Femina étranger en 2019 pour «Ordesa», le singulier écrivain espagnol publie «Irene», roman où la beauté croise la folie.

Depuis quelques années, l’écrivain Manuel Vilas émerge comme un auteur de premier plan de la littérature européenne. En France, la traduction de son «Ordesa» remportait en 2019 le Prix Femina étranger. La même année, «Alegria», sa continuation, manquait de peu le prix Planeta, en finaliste battu par le «Terra alta» de Javier Cercas.
«Le doré envahit tout» avertit l’un des chapitres de son dernier roman, «Irene». Les prix ne font pas la littérature, même si, dans son cas, l’on ne peut que se réjouir de voir ce formidable écrivain récompensé de toutes parts, d’autant plus que ses livres se caractérisent autant par leur puissance évocatrice que par leur accessibilité.
Un veuvage passionné
La parution française de sa dernière œuvre – qui s’accompagne de la publication de ses «Baisers» en poche chez Points – est elle-même déjà auréolée d’une distinction insigne puisque «Irene» a décroché l’an dernier le Prix Nadal, plus ancienne récompense littéraire espagnole.
Ce récit, qui met en scène et donne à entendre une veuve polissant une passion sans failles pour son défunt époux, se déplie comme une traduction romanesque du sonnet «Constance de l’amour au-delà de la mort» de Quevedo, non sans une équivoque déjà présente dans le poème baroque original, cité dès la page 36: «Voiler pourra mes yeux l’ombre dernière / Qu’un jour m’apportera le matin blanc, / Et délier cette âme encore mienne / L’heure flatteuse au fil impatient; / Mais non sur cette rive-ci de la rivière / Ne laissera le souvenir, où il brûla: / Ma flamme peut nager parmi l’eau froide / Et manquer de respect à la sévère loi. / Âme, à qui tout un dieu a servi de prison, / Veines, qui à tel feu avez donné vos sucs, / Moelle, qui glorieuse avait brûlé, / Vous laisserez le corps, non le souci; / Vous serez cendre, mais sensible encore; / Poussière aussi, mais poussière amoureuse.»
«Admettre le plaisir d’autrui est difficile car il nous dit que nous sommes morts.»
L’absolutisme amoureux d’Irene, qui s’embarque dans un road trip de luxe le long des côtes méditerranéennes à bord d’un véloce et confortable cabriolet BMW, n’admet aucun obstacle. Même s’il n’est pas aussi simple qu’il y paraît de maintenir une relation avec un mort…
Libre, fortunée et animée par une intransigeante éthique de la beauté, l’élégante quinquagénaire ne trouve qu’un seul moyen pour garder un contact ténu avec le disparu: collectionner les amants et les amantes afin de le voir apparaître, au moment de l’orgasme, en haut d’un escalier en flammes lui esquissant brièvement un muet signe de la main.
Quête forcenée
Cette quête forcenée d’un amour qui n’a jamais connu de temps mort, culminant, dans une forme d’immobilité temporelle, dans l’inaltérable fougue des premiers jours, prend des accents fantastiques, teintés d’un romantisme noir pourtant pondéré par les précisions matérielles détaillant à loisir les marques de montres ou de voitures.
Cette oscillation perpétuelle entre un idéalisme à la perfection monstrueuse et la trivialité du cadre matériel, aussi sublime fût-il, appelé à l’accueillir – le défunt mari était un enthousiaste vendeur de meubles –, donne au récit de Manuel Vilas une tension trouble et mine toute interprétation trop simpliste.

Plus que le dénouement qui, sans mettre un terme à ce jeu morbide de l’amour, éclaire – une habitude chez l’auteur espagnol! – un monde de fantômes avec une certaine ironie, c’est l’écriture qui fascine au cours de cette traversée des ombres et des proies. Avec une simplicité tranchante mais un art consommé de la répétition de ses motifs, Manuel Vilas parvient à hypnotiser son lecteur jusqu’à lui donner l’impression de traverser sans peine, au gré de ce songe un peu malade, les frontières de la vie et de la mort. «Admettre le plaisir d’autrui est difficile car il nous dit que nous sommes morts, tel est l’effet qu’il produit: il désigne la mort de celui qui le regarde. S’il est plus grand, plus fort que le tien, le plaisir des autres te dit que tu n’es plus.»
«Irene», Manuel Vilas, Éd. du Sous-sol, 384 p.
Vous avez trouvé une erreur?Merci de nous la signaler.















