Filière suisse pour l’or triste du Burkina

ContrebandeLa Déclaration de Berne révèle la véritable origine du métal «togolais» fondu par Valcambi

Des adolescents broient le minerai avant son traitement au mercure ou au cyanure à la mine d’Alga, au Burkina Faso.

Des adolescents broient le minerai avant son traitement au mercure ou au cyanure à la mine d’Alga, au Burkina Faso. Image: PEP BONET-NOOR/Keystone

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La plus importante fonderie d’or de Suisse achète depuis des années de l’or du Togo. Problème, ce pays n’extrait pas de métal jaune. Rendue publique aujourd’hui, une enquête de la Déclaration de Berne a remonté la route de milliers de kilos de cet or «togolais» – entre 7 et 16 tonnes par an sur une décennie — coulé par le tessinois Valcambi.

Selon l’ONG luttant pour «des relations justes et équitables entre la Suisse et les pays en développement», ce minerai provient de mines artisanales du Burkina Faso aux conditions de travail déplorables. L’an dernier, ce commerce aurait dépassé les 250 millions de francs.

«Tout part de la publication, en février dernier, de détails sur l’origine de l’or arrivant en Suisse, une première depuis 1980», relate Marc Gueniat, responsable du rapport. La Suisse apparaît comme la première destination du métal exporté par le Togo.

Selon la Déclaration de Berne, ce commerce est aux mains de négociants libanais de Lomé et passe par leur société Wafex et les bureaux genevois de MM Multitrade Metal. Ces derniers ne répondaient pas aux appels hier.

Une cinquantaine d’entretiens avec des négociants, des officiels ou des mineurs ont permis à l’ONG d’établir que le principal fournisseur de la Wafex est un puissant comptoir minier du Burkina Faso, la Somika.

Le métal est sorti en contrebande du pays afin d’éviter des taxes dix fois plus élevées qu’au Togo. Soit, pour l’Etat burkinabé, un manque à gagner de plus de 6 millions de francs en 2014 – le quart de l’aide de la Suisse à ce pays. Atterrissant à Zurich par cargaisons de 50 à 100 kilos, le métal est acheminé chez Valcambi pour être fondu en lingots.

Contactées, les Douanes indiquent que le contrôle de l’origine de l’or n’est pas de leur ressort. Interpellé il y a un an sur un cas similaire, le Conseil fédéral avait rappelé que la loi n’exige pas que les fondeurs «vérifient de quelle région l’or provient ou s’il a été extrait dans l’observance des droits de l’homme».

Valcambi prêt à enquêter

Fondée en 1961 et ayant un temps appartenu au Credit Suisse, Valcambi vient d’être cédé par le géant minier américain Newmont au groupe indien Rajesh Exports, l’un des plus grands acheteurs d’or.

L’usine traite 2000 tonnes par an, rythme permettant de couler en deux jours une année de cargaisons «togolaises». Sa direction assure se conformer «strictement» aux principes internationaux – de l’OCDE comme du LMBA londonien – visant à assurer des chaînes d’approvisionnement «responsables».

En cas de soupçons sur un fournisseur, «Valcambi exige que ce dernier fournisse une explication détaillée», précise le directeur général, Michael Mesaric. Si la réponse se révèle insuffisante, le groupe tessinois «mène l’enquête afin d’évaluer si le fournisseur respecte nos standards élevés de sécurité, environnementaux et sociaux», précise le patron du site.

Qualifiant l’enquête sur ce fournisseur togolais de «rumeurs» le responsable regrette que «la Déclaration de Berne ait refusé de transmettre ses preuves tant que (nous) ne les avons pas rencontrés». Hier soir, il admettait cependant que les «relations d’affaires» visées seraient «passées en revue» et ces accusations «analysées».

Selon l’enquête de l’ONG, le produit de la vente de cet or coulé au Tessin est crédité sur un compte de MM Multitrade – la société liée aux négociants libanais – à l’Arab Bank de Genève. Contacté hier, le responsable juridique de la banque n’a fourni aucune réponse aux questions posées à ce sujet.

Mieux serrer les fournisseurs

L’or du Burkina Faso «est quelque chose que l’on touche à ses propres risques, tout le monde sait à quel point ce pays est un centre de transit de minerais opaque», explique un négociant genevois exigeant l’anonymat pour s’exprimer sur une affaire dont il ne connaît pas le détail.

Avant de mettre en garde: dénoncer ces mines artisanales, c’est fragiliser une activité vitale. «Chaque kilo d’or sorti du sol fait vivre dix familles au Burkina.» La Déclaration de Berne se défend d’appeler à un boycott.

«Nous espérons que, suite à ces révélations, Valcambi et le groupe Ammar feront pression sur leurs fournisseurs burkinabés pour que les impôts sur cet or soient payés, que des enfants n’aillent plus à la mine ou que des conditions minimales de sécurité soient respectées», répond l’ONG. Elle appelle les autorités suisses – le pays raffine les sept dixièmes de la production mondiale – à adopter des «mesures contraignantes».

L’enfer du métal jaune

Devenu en quinze ans le quatrième producteur africain, le Burkina Faso reste la face cachée de la planète or. Alors que la Suisse dit importer 37 000 kilos d’or par an du pays, Ouagadougou recense une production «officielle» de 31 000 kilos. Différence? Une extraction «artisanale» qui, officiellement de 1000 kilos, approcherait 8000 kilos par an, selon la Déclaration de Berne.

Sur des centaines de sites éparpillés sur un pays grand comme l’Italie. Dans cinq mines visitées par l’ONG, entre le tiers et la moitié des effectifs étaient des enfants. L’enquête décrit des puits creusés à la main dans lesquels des hommes, drogués pour affronter la peur, se faufilent, parfois jusqu’à 170 mètres de profondeur.

«Peu avant notre visite, 46 mineurs avaient été tués dans l’effondrement d’un puits sur le site d’Alga», relate le rapport. (TDG)

Créé: 09.09.2015, 20h13

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