«On exige beaucoup plus des femmes»

EntretienPour le président du Conseil d’Etat, François Longchamp, la légitimité des femmes en politique n’est pas acquise.

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Un élu traite une collègue de cruche. Comment réagissez-vous ?
– Cela me fait penser à une phrase de Bernard Lescaze, ancien président du Grand Conseil: «Une cruche, plus c’est vide et plus c’est sonore.» En l’occurrence, M. Stauffer est très sonore... Il faut avoir beaucoup de finesse pour manier la politique sur le terrain personnel. Je pense à cette réplique célèbre: Lady Astor, élue au parlement britannique, disant à Churchill: «Monsieur, si j’étais votre femme, je verserais du poison dans votre café…» A quoi il avait répliqué: «Madame, si j’étais votre mari, je le boirais!» N’est pas Winston Churchill qui veut... Le discours employé pour qualifier – ou disqualifier - les femmes varie-t-il de celui employé pour un homme?
– Oui. Clairement. La façon de disqualifier une femme ou un homme est rarement la même. Cela peut prendre des tournures blessantes, sans contenu - comme la «cruche» - ou reposer sur des éléments physiques, que je trouve toujours extrêmement déplacés. On entend rarement ce genre de choses pour des hommes. Doute-t-on plus souvent de la compétence d’une femme?
– On critique aussi les hommes, mais on attend davantage les femmes au tournant. On exige beaucoup plus d’elles. Une partie du problème, c’est qu’elles sont bien plus exigeantes envers elles-mêmes que ne le sont les hommes. Elles ont un souci de la perfection, une honnêteté dans la manière de présenter les choses, lorsque les hommes peuvent se satisfaire d’un certain amateurisme. C’est une qualité d’être exigeant envers soi...
– Oui, mais lorsque vous êtes désireuse d’aller jusqu’au bout des choses, vous avez plus de chances de ne pas y arriver que quelqu’un qui se satisfait de moins. Les anciennes conseillères d’Etat Isabel Rochat et Michèle Künzler avaient ce souci. Il ne faut pas en faire une règle générale, mais les hommes sont souvent plus tolérants envers eux-mêmes. Préfèreriez-vous travailler avec davantage de femmes?
– J’ai tout connu: un gouvernement entièrement masculin, un Conseil d’Etat avec deux femmes - plus la chancelière, que j’ai nommée - et maintenant avec une seule femme. Les hommes ne se comportent pas de la même manière lorsque des femmes sont présentes. Il y a plus de finesse dans les relations, une façon plus subtile de concevoir les choses, sans doute parce que les femmes ont plus une vision à long terme. Malgré cela, la légitimité des femmes en politique ne semble pas acquise.
– Non, elle ne l’est pas. On l’a vu chez nous lors des élections et on le voit en France. Dans les conseils départementaux où sont élus autant d’hommes que de femmes, seuls 10% sont présidés par des femmes. A ce rythme, on approchera d’une relative équité dans environ... un siècle. Vous n’êtes guère optimiste.
– Je vais vous raconter une histoire. Récemment, un groupe d’enfants est venu visiter la salle du Conseil d’Etat. C’est un endroit solennel, avec sept places autour d’une grande table et autour de la salle, un banc. Eh bien, toutes les places autour de la table ont été occupées par des garçons. Les filles se sont mises sur le banc, à la périphérie. Il reste beaucoup à faire pour changer les mentalités. Notre Bureau de l’égalité s’y emploie. Si la parité était acquise, parlerait-on des femmes autrement?
– Je ne suis pas sûr que la parité soit un but en soi. Il s’agit d’un phénomène culturel, social. Comment réagir?
– Nous avons mené des campagnes sur le respect... Je crois que l’on peut faire des efforts dans l’éducation. Dire et redire aux filles et aux garçons que la plupart des métiers sont épicènes et que le pouvoir n’est pas lié à un sexe plutôt qu’à un autre. La Suisse romande est-elle plus épargnée par le phénomène du sexisme politique que la France? – Je ne sais pas. Voyez l’affaire Christa Markwalder. On choisit des photos comme si on voulait souligner une forme de vulnérabilité. Bien sûr qu’il faut parler du problème des lobbies, la Suisse a des années-lumière de retard en matière de transparence parlementaire, mais pourquoi se limiter à ce cas précis? Vous ne m’enlèverez pas de l’idée que le fait qu’elle soit une femme, jeune de surcroît, mesurée et qui fait une carrière brillante n’a pas joué un rôle. On sait pertinemment qu’il y aurait 245 autres élus fédéraux à qui on pourrait reprocher la même chose.

Créé: 25.05.2015, 20h21

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