Diabète: les oubliés de l'insuline

Santé«La production d’insuline est l'affaire de trois multinationales», relève David Beran, ce qui réduit la concurrence.

Quand un patient adopte une marque (stylo et insuline), il n’en change pas facilement, à l’image des machines à café.

Quand un patient adopte une marque (stylo et insuline), il n’en change pas facilement, à l’image des machines à café. Image: Corbis

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C’était il y a 94 ans, un siècle, une éternité. En 1922, un garçon de 14 ans, Leonard Thompson, sombre dans le coma à Toronto. Pour le sauver, ses parents acceptent que le médecin Frederick Banting lui administre une mystérieuse substance obtenue à partir de pancréas de chien. Après plusieurs injections, l’état de l’adolescent se stabilise. Il est sauvé. C’est le premier «miracle» de l’insuline. Pour la découverte des effets de cette molécule dans le traitement du diabète, Frederick Banting obtient, en 1923, le Prix Nobel de physiologie ou médecine.

Des années plus tard, on pourrait penser que l’administration de ce médicament s’est généralisée et qu’il n’existe plus de Leonard Thompson – des patients au seuil de la mort faute d’insuline. Il n’en est rien. «Dans le monde, 100 millions de personnes diabétiques ont besoin de cette molécule, dont 50 millions éprouvent des difficultés à se la procurer ou n’y ont pas accès du tout, rapporte le docteur David Beran, du Département de santé et médecine communautaires de la Faculté de médecine de l’UNIGE et du Service de médecine tropicale et humanitaire des HUG. En raison de son prix élevé, ce médicament reste hors de portée de nombreux patients. Cela concerne des pays à revenus modestes, mais aussi des régions aisées où ce traitement peut coûter jusqu’à 400 dollars.»

Un produit, trois multinationales

«Une de mes patientes atteinte de diabète de type 2 ne souhaitait pas augmenter sa dose d’insuline, alors qu’elle en avait besoin. Elle m’a dit qu’elle n’en avait tout simplement pas les moyens, raconte Kasia Lipska, endocrinologue à l’école de médecine de Yale, dans un article paru le 20 février 2016 dans le New York Times. L’insuline a été découverte il y a un siècle. Alors pourquoi est-elle de plus en plus cher et demeure inaccessible pour de nombreux Américains?» Pour répondre à cette question, David Beran et des chercheurs de la Health Action International et de la Boston University School of Public Health se sont penchés sur le marché de l’insuline. Leurs résultats, publiés dans la revue Lancet Diabets and Endocrinology en février, lève le voile sur un business juteux qui ne profite pas à tous. «La production d’insuline dans le monde se concentre dans les mains de trois multinationales (Novo Nordisk, Sanofi et Eli Lilly), ce qui réduit considérablement le mécanisme de concurrence et donc une éventuelle baisse des prix», relève David Beran.

Pire: les montants facturés prennent parfois l’ascenseur. «Aux Etats-Unis, le prix du Lantus (Sanofi) a augmenté de 168% entre 2010 et 2015, celui du Levemir (Novo Nordisk) de 169% et celui de l’Humulin RU-500 (Eli Lilly) de 325%», énumère Kasia Lipska.

Pour justifier leurs tarifs, les trois bigpharmas jouent la carte de l’innovation. Précurseur, Novo a introduit les stylos injectables rechargeables – en remplacement des flacons et seringues – dès 1985. Un coup de génie puisque ces instruments fidélisent la clientèle: «Quand un patient adopte une marque (stylo et insuline), c’est pour des années, résume David Beran. C’est un peu comme avec les capsules de café ou les imprimantes. La machine ne coûte pas grand-chose, mais les recharges sont hors de prix.»

Depuis une dizaine d’années, on note également une tendance à utiliser de plus en plus d’insuline biosynthétique, dite analogue, c’est-à-dire dans laquelle la molécule est modifiée. «A l’origine, ce médicament était extrait de pancréas de vache ou de porc, rappelle David Beran. Mais aujourd’hui, ces préparations ont quasi disparu. Cette transition induit une hausse des prix. Mais cette différence de coût est-elle justifiée du point de vue clinique? Les études n’ont pas mis en évidence d’améliorations significatives pour les patients.» Et pourtant: alors qu’en 2000 l’insuline de synthèse représentait 12% de la consommation mondiale, elle couvre aujourd’hui plus de 85% du marché (chiffre de 2010).

Si les trois géants du secteur se concentrent sur des produits à haute valeur ajoutée, pourquoi des fabricants de médicaments génériques ne s’engouffrent-ils pas dans la brèche en commercialisant des insulines low cost? «Ce n’est pas une question de propriété intellectuelle. Actuellement, plus de la moitié des brevets en vigueur sont liés aux stylos d’injection et non à l’insuline elle-même, précise David Beran. Le problème est plutôt réglementaire. L’insuline n’étant pas une molécule que l’on peut synthétiser par un processus chimique, les procédures pour fabriquer des biosimilaires sont complexes et contribuent au maintien du statu quo.»

Mobiliser la société civile

Alors comment faire pour que davantage de patients puissent accéder à ce médicament vital? «L’industrie pharmaceutique devrait garantir que les insulines d’origine humaine restent sur le marché afin d’offrir des produits à un prix abordable, estime David Beran. Mais on ne doit pas accabler uniquement les entreprises. Les pays ont également un grand rôle à jouer. Ceux qui réalisent des achats groupés bénéficient d’un meilleur tarif. Mais certains achètent l’insuline à bas prix et la revendent à la population à des prix exorbitants. Par ailleurs, la société civile doit aussi jouer son rôle. Elle s’est mobilisée afin que les traitements contre le sida soient disponibles dans tous les pays. Elle devrait faire de même pour le diabète.» (TDG)

Créé: 04.03.2016, 18h03

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