«On ne peut pas être xénophobe dans une ville de cheminots comme Olten»

Genève200L'écrivain Alex Capus habite Olten, où il tient un bar. Interview au comptoir.

L'écrivain Alex Capus derrière le bar du Galicia, à Olten.

L'écrivain Alex Capus derrière le bar du Galicia, à Olten. Image: TA

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Alex Capus nous accueille les pieds - nus - dans l'eau. «J'ai juste une petite urgence, sourit l'écrivain. Il y a une fuite dans les toilettes. J'ai déjà changé la chasse d'eau. Mais il faut encore que j'éponge.» On patiente en observant la décoration du bar espagnol que l'auteur du Roi d'Olten a repris voici trois ans, le Galicia, situé à quelques mètres de la gare de la ville, nœud ferroviaire considérable, et quatrième étape du tour de Suisse du bus Genève. Au mur, entre des tableaux galiciens de l'époque, la liste des prochains concerts prévus dans l'établissement. Hier, c'était un groupe du sud du Tyrol. Ce vendredi soir, c'est le groupe du coin Roamer qui se produit. «Mais c'est seulement parce qu'ils sont très bons», précisera plus tard l'écrivain de 54 ans, né en Basse-Normandie d'une institutrice suisse et d'un psychologue parisien, arrivé à Olten à l'âge de six ans. Son dernier roman, Le Faussaire, l’espionne et le faiseur de bombes (Actes Sud) vient de paraître en français. Alex Capus est de retour. Il a enfilé des savates, mais le jeans, pourtant retroussé, est mouillé.

Reprendre un bar, c'est un vieux rêve de copains qui s'est réalisé ?

Exactement. On l'a repris ensemble, avec Che, un ami que je connais depuis 40 ans. A l'époque, c'était un bar de saisonniers. Mais tous ont fini par rentrer en Espagne. Du coup, il ne restait plus que trois ou quatre vieillards, accoudés au comptoir, et qui commandaient un café, ce qui ne permettait même pas de payer l'électricité. On a donc agrandi le bar et maintenant on a des Yougoslaves, des Russes, des Allemands et des Américains qui y viennent. Et des Suisses! C'est un beau mélange de cultures. Sans toutefois que c'en soit le but. L'intégration doit se produire naturellement, et non être imposée par les autorités. Ici, je trouve que ça marche.

Olten est-elle la ville multiculturelle par excellence ?

Oui et non. Olten est divisé par l'Aar. A l'ouest, il y a la partie bourgeoise, très suisse, alémanique. A l'est, c'est la partie des immigrés. La gare y a été installée. A l'époque, les bourgeois ne voulaient pas de la gare car il y avait des mauvaises odeurs et du bruit. Dans toutes les villes, c'était comme ça. On éloignait la gare des beaux quartiers et de la ville. L'industrie, le commerce et les immigrés s'y sont installés. Maintenant, les bourgeois essaient de se rapprocher de la gare car ça ne sent plus mauvais et il n'y plus de bruit. Mais c'est trop tard.

Olten est une ville de cheminots. Depuis 150 ans et l'arrivée des chemins de fers, il y a toujours eu un va-et-vient de gens. On ne peut pas être xénophobe dans une ville de cheminots. Quand quelqu'un vient s'installer à Olten, il devient Oltenois au bout d'une semaine.

Que vous inspire la démarche du bus Genève ?

C'est une bonne chose, même si ça m'étonne un peu. Car ce à quoi servent Genève et les organisations internationales me semble évident. La question que l'on doit plutôt se poser, c'est à quoi sert la nation Suisse ? Genève existe, c'est un fait. Pareil pour Coire et les Grisons. Mais qu'est-ce qu'ils ont à voir entre eux ? Quels sont les liens communs entre une personne qui vit à Genève et une autre qui vit à Coire ? Franchement, il n'y a presque plus rien qui les relie de nos jours. A part les chemins de fer!

Au-delà des CFF, plus rien vraiment ne lie les Suisses entre eux ?

Aujourd'hui, les seuls liens sont le franc suisse, l'armée, les frontières extérieures. Et ça s’arrête là. Ce sont ces trois sujets-là qui nous créent les problèmes majeurs de nos jours. Le franc suisse, pas besoin de vous l'expliquer. Les frontières extérieures, avec l'Europe et l'immigration, c'est plus un problème qu'une solution. Et l'armée, personne ne sait à quoi elle sert.

A l'avenir, je pense que deux possibilités s'offrent à l'Europe. D'une part, un retour du nationalisme. Mais j'espère de tout mon cœur qu'il ne reviendra plus car il a été l'origine des plus grandes catastrophes de l'histoire de l'humanité. L'autre possibilité, c'est une Europe unie des régions. Et là, il me semble clair qu'Olten, Bâle ou Zurich ont beaucoup plus en commun avec Mulhouse, Fribourg ou même Stuttgart, qu'avec Genève. Et les Genevois aussi, ils sont plus intéressés par Lyon ou Paris qu'Olten. C'est naturel. C'est logique.

La «Willensnation», la «nation par volonté», c'est fini ?

Oui, c'est un enfant du XIXe siècle. Je pense qu'il est temps que nous lâchions prise. Gentiment, sans nous énerver. La «Willensnation» appartient au passé. Ce serait une voie dangereuse d'y retourner. Entre nous, on doit se comporter en bons voisins. D'une manière naturelle. Je pense qu'on doit cohabiter gentiment, tels des amis. On a une histoire commune, de près de 200 ans ensemble. Mais il ne faut pas trop s'accrocher à une fiction du passé.

Et puis, l'Europe des régions est la manière dont nous vivons au quotidien. A Olten, les gens vont faire leurs courses en Alsace, travaillent outre-Rhin. C'est une réalité. Il n'y a plus de frontières visibles. Il ne faut pas que des mythes du XIXe prennent le pas sur la réalité des gens.

Quel sera le sujet de votre prochain livre ?

Ces deux dernières années, ce bar a été mon projet. Mais en même temps, j'ai commencé à écrire un petit roman qui va peut-être tourner autour de ça. Il va paraître en allemand à l'automne 2016. Plus tôt dans la matinée, avant de devoir réparer les toilettes, j'ai écrit un peu. D'ailleurs, il faut que j'y retourne!

Alex Capus sera présent à Payot Genève, 7 rue de la Confédération, ce samedi 25 avril à 14h30.

Créé: 24.04.2015, 15h53

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