Un vigneron noir rêve d’être roi des lutteurs suisses

PortraitHarald Cropt: «Quand on me dit que je suis un parfait exemple d’intégration, je rétorque que je suis un enfant d’ici.»

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Dès la poignée de main, on est frappé par tant de douceur dans le visage métissé de ce colosse de 1,93 m pour 124 kilos. Dans la sciure d’un rond de lutte suisse, c’est une autre affaire. Harald Cropt (prononcer cro), qui prendra part à sa 5e  Fête fédérale à Estavayer ce week-end, devient alors guerrier et laisse parler sa force et sa technique, celles qui lui ont permis de devenir le premier lutteur de couleur couronné sur le plan cantonal. Le rêve, c’est de décrocher un premier Graal au niveau national ce dimanche.

Pour l’apéro, on s’attable devant la maison des hauts du village d’Ollon, au cœur du domaine viticole familial du Trécord, entre le tracteur et les jeux d’extérieur de ses deux filles. Line, 2 ans, observe depuis le balcon. Louise, l’aînée, 5 ans, lâche son vélo pour écouter son paternel se raconter avec cette nonchalance héritée de sa mère haïtienne. «Gamin, j’ai grandi dans deux cultures. Si je comprends le créole, je le parle difficilement. Mais j’aime bien l’esprit: on attend de voir comment ça se passe, on prend les choses les unes après les autres, demain le soleil brillera quand même.»

«Je ne me sens pas intégré, je suis un enfant d’ici»

Pour le reste, on ne peut pas faire plus Boyard (le nom des habitants d’Ollon). «J’ai fait toutes mes écoles et ma vie dans la région. Quand on me dit que je suis un parfait exemple d’intégration, je rétorque que je ne me sens pas intégré, je suis un enfant d’ici.» Le diplômé d’œnologie et viticulture de Changins, au bénéfice d’une maîtrise de caviste, s’applique à diversifier la production du domaine dont il a repris les rênes en 2007. Il est conseiller communal PLR, par ailleurs le mieux élu des deux dernières élections.

Sportif accompli

Sur le plan sportif, Harald a tâtonné avant de trouver sa voie à 14 ans. «J’ai fait de la gym et du foot à Ollon, du hockey à Villars, du basket à Monthey. Jusqu’au jour où un entraîneur de lutte suisse d’Aigle a dit à ma mère que j’avais le gabarit. En fait, je suis arrivé à la lutte par hasard, surtout que mon père et mon grand-père ne luttaient pas.»

Avec le temps, Harald a appris qu’il était l’héritier spirituel de son arrière-arrière-grand-père, Edouard Bouchet, commissaire à Ollon. «C’était un bon lutteur. En 1900, il était allé à l’Expo universelle de Paris pour montrer la lutte suisse pendant un mois au village helvétique. Il en a ramené ce gobelet que j’ai retrouvé. Mon grand-père nous a souvent raconté cette histoire. C’est important, la transmission orale.» Philippe, le papa, passe au même moment et approuve: «Il faut raconter ces histoires, sinon elles sont perdues.»

«J’aime le dicton: si tu ne sais pas où tu vas, souviens-toi d’où tu viens»

Harald en sait un peu plus encore sur ce chapitre de l’histoire familiale depuis qu’il a retrouvé la correspondance d’Edouard en vrac dans le galetas de l’écurie qu’il rénovait: «Tout ça, c’est du patrimoine familial, un peu de mes racines, ajoute-t-il en montrant des morceaux choisis de lettres. J’aime ce dicton africain qui dit: si tu ne sais pas où tu vas, souviens-toi d’où tu viens.»

S’il aime les coups d’œil dans le rétroviseur, Harald Cropt regarde résolument devant, focalisé sur le week-end à venir. «J’espère pouvoir lutter jusqu’au dimanche soir et je rêverais d’être couronné une première fois (ndlr: soit faire partie des 15% mieux classés). Il faudra être dans un bon jour, avoir un peu de chance, faire preuve d’audace au bon moment. Et avoir un gros mental, ce qui nous manque parfois en Suisse romande.»

Une couleur de peau médiatique

On sent le Chablaisien à l’aise avec l’exercice médiatique. Pas étonnant au vu du nombre de sollicitations qui lui parviennent chaque veille de fête fédérale: «Avec ma couleur de peau, je suis conscient d’être une attraction. Peut-être même davantage en Suisse alémanique. Je suis tombé cet été sur une coupure de presse qui évoquait un jeune lutteur alémanique de couleur avec la question: «A-t-on trouvé le successeur de Harald Cropt?» Mais je ne suis pas le défenseur d’une cause. C’est juste mon sport.»

Un sport qui véhicule une image très conservatrice et de terrain privilégié pour l’UDC. «C’est lié à l’aspect folklorique de la discipline, mais les lutteurs avec qui j’évolue ne sont pas si conservateurs que ça. Je me souviens d’une affiche UDC où les candidats portaient une culotte de lutteur. Le comité central de l’Association fédérale de lutte suisse avait obtenu de la faire retirer, elle ne voulait pas de couleur politique pour son sport. Pour ma part, par principe, je ne pourrais pas adhérer à l’UDC vu ses positions sur l’immigration.»

A 33 ans, est-ce la der qui sonne pour Harald Cropt le lutteur? «Oui, je pense que c’est ma dernière fête fédérale. Je ne récupère plus aussi bien. Et en travaillant comme indépendant, tu réfléchis quand même plus à ne pas te blesser. Sans compter que la lutte me prend beaucoup de temps sur ma vie privée.»

Créé: 23.08.2016, 09h32

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Carte d’identité

Né le 25 avril 1983 à Monthey (VS).

Cinq dates importantes

2007 Deuxième place à la Fête romande d’Alterswil (FR): «J’étais à deux doigts de battre le roi actuel, j’ai perdu à la dernière seconde.»

2007 En novembre, inauguration de la nouvelle cave à Ollon.

2008 Le 8 août (8.8.08), épouse Daniela.

2009 Couronné à Buchs (AG) lors de la Fête de l’Association Nord-Ouest: «Une journée où tout me réussissait.»

2011 Naissance de Louise. Qui a une petite sœur, Lina, née en 2014.

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