Toulouse-Lautrec s’affiche canaille

Arts et scènes Puisant dans une collection privée anonyme, la Fondation Gianadda fait rayonner son art.

Cha U-Kao. Danseuse, acrobate plébiscitée au Moulin Rouge dès son ouverture comme au Nouveau Cirque, la belle doit son nom de scène à Lautrec. Il évoque – dans une version volontairement japonisante – les danses endiablées du Moulin Rouge que le peintre voyait comme un «chahut-cahot». C’est aussi Lautrec qui lui a fait enfiler pour la première fois le costume de clownesse, qu’elle décide ensuite de porter sur scène.

Cha U-Kao. Danseuse, acrobate plébiscitée au Moulin Rouge dès son ouverture comme au Nouveau Cirque, la belle doit son nom de scène à Lautrec. Il évoque – dans une version volontairement japonisante – les danses endiablées du Moulin Rouge que le peintre voyait comme un «chahut-cahot». C’est aussi Lautrec qui lui a fait enfiler pour la première fois le costume de clownesse, qu’elle décide ensuite de porter sur scène. Image: PETER SCHÄCHLI

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Il faut regarder les femmes… Jane Avril, la Goulue, Yvette Guilbert, May Milton et toutes les autres, celles qui n’ont qu’un prénom ou même qu’un profil de belle. Elles font la moue ou l’altière coquette, la lèvre pincée ou rouge bordel. Mais il faut aussi observer les hommes, des ombres qui dessinent la femme, des silhouettes faire-valoir de leur pouvoir de présence. Il suffit de demander à Valentin le Désossé, lui l’admirateur fou qui ne fait que passer devant la Goulue! Ou à ce crâne chauve qu’une mèche ridicule tente de regarnir pour sa Reine de joie.

Si Lautrec ne peut se résumer, et de loin pas, à une seule lisibilité, l’artiste est bien le maître d’un système. Dépouillé. Limpide. Efficace. Et… totalement révolutionnaire. La liberté géniale, le petit homme déshabille la vie, les gens, la pruderie, mais aussi et surtout la ligne avec une rare jubilation! Lautrec gicle de la couleur – «du crachis», dit-il –, use des taches ou alterne la célérité enfantine d’un remplissage au gros trait et la patience d’un autre fait d’une multitude compulsive de petits ronds. Il va aussi là où les regards n’osent se risquer mais adorent aller, sous la couette d’une endormie comme dans la cage du souffleur. Dépouillé à l’extrême tout en restant identitaire, son vocabulaire image, il portraitise même lorsque les gants sans fin d’Yvette Guilbert témoignent à eux seuls de sa présence ou quand Aristide Bruant peut se contenter de se présenter de dos.

La totalité de ses 31 affiches pour témoin, c’est la verve de ce pionnier d’un art dans la rue – restreint au temps d’un regard pour convaincre – qui se répand aux cimaises de la Fondation Gianadda. Revoir ou re-revoir Lautrec, les blasés peuvent râler, sauf que l’occasion donnée à Martigny en plus de révéler des épreuves uniques, les premiers tirages noir-blanc comme de très belles feuilles parmi les ambiances de scène, de chambre à coucher ou les portraits, éclaire une terrible insipidité. La nôtre! Daniel Marchesseau, déclencheur de ce flash sur le Lautrec de la Belle Époque à partir d’une même collection privée, ne cesse de la chatouiller, semant textes et paroles comme autant de points de comparaison et d’indices d’une «époque cristallisant un talent aussi bien populaire qu’intellectuel». Yvette Guilbert ne chantait-elle pas «Car y a pas, moi, faut que j’cascade, quand j’ai bu du Moët & Chandon»? Et Huysmans ne décrivait-il pas le vin comme «une substance sacramentelle, il est exalté dans maintes pages de la Bible et Notre Seigneur n’a pas trouvé de plus auguste matière pour le transformer en son sang, il est donc digne et juste, équitable et salutaire de l’aimer».

Plus qu’un témoignage cynique au ras des trottoirs parisiens, à Martigny, c’est ce souffle d’une vie désinhibée et sans aucun filtre qui transpire de la simplicité linéaire et du dépouillement iconographique de Lautrec. Une vie gaie, étourdissante, plurielle. Daniel Marchesseau pousse plus loin encore: «Il y a de la paillardise, de la gaillardise! Ce sont les laissés-pour-compte de la révolution industrielle qui sont devant nous et, s’ils s’évadent, s’ils s’étourdissent, ils avaient aussi ce sens de la dérision, du naturel et ne craignaient pas la proximité avec la mort.» Lautrec vit même avec depuis sa naissance; lorsqu’elle gagne, il va sur ses 37 ans. Restent sa mère, la comtesse Adèle, une œuvre et une lutte acharnée pour la faire reconnaître.

Martigny, Fondation Gianadda, jusqu’au 10 juin 2018, tlj (10 h-18 h).

Créé: 02.12.2017, 10h21

Articles en relation

Il faut toujours revenir à Cézanne

Exposition A Martigny, la Fondation Gianadda traverse l’œuvre du père de la peinture moderne en adoptant le rythme de sa fougue. Plus...

Le parcours secret d’une toile mythique

Evénement Léonard Gianadda l’espérait pour «Monet, Hodler, Munch» sans y croire vraiment mais «Impression soleil levant» sera bien à Martigny du 10 mai au 11 juin. Plus...

A Gianadda, Picasso rend la femme multiple

Art moderne Construite autour de Jacqueline, sa femme et modèle, l’exposition sur l’œuvre tardif de l’artiste explore sa créativité foisonnante. Plus...

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Le coronavirus crée une frénésie de nettoyage
Plus...