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Petit précis de géographie contestataire parisienne

Alain Rebetez explique avec humour la liturgie bien ordonnée des manifs dans la Ville Lumière.

Je sais, il n’y a rien de plus assommant que ce snobisme parisien qui consiste à parler en arrondissements, comme si le monde entier devait savoir que le IVe, c’est le Marais («trop touristique, vraiment»), le VIIe le quartier des ministères («ennuyeux, mais y a la tour Eiffel»), le VIIIe le parc Monceau («chic, très chic, beaucoup plus que le XVIe»), et que la nouvelle Mecque des bobos est le XXe («à Belleville les prix montent, c’est fou»).

Je vais donc m’abstenir de parler arrondissements, mais pour comprendre cette chronique, je vous demande de fermer les yeux et d’essayer d’imaginer Paris intra-muros, cette espèce de boule légèrement aplatie: tout au nord, bien au milieu, il y a le Sacré-Cœur; vous descendez en ligne droite jusqu’au centre, avec l’île de la Cité; vous continuez de descendre et tout au sud vous arrivez à la Cité universitaire – même si vous n’y êtes jamais allé et n’y irez probablement jamais.

Des deux côtés de cette ligne imaginaire se répartissaient traditionnellement le Paris des riches, à l’ouest, et celui des pauvres, à l’est. À vrai dire, aujourd’hui la ville entière s’est embourgeoisée, mais il subsiste une trace de cette ancienne répartition sociologique: tous les arrondissements de l’ouest, sauf un, ont un maire de droite; tous les arrondissements de l’est, sauf un, ont un maire de gauche. Par ailleurs, tous les lieux de pouvoir – Élysée, ministères, ambassades, grandes écoles, musées prestigieux, grands hôtels – sont à l’ouest de cette ligne imaginaire, tandis qu’à l’est, rien sinon quelques musées et trois implantations de prestige récentes: le Ministère des finances, l’Opéra Bastille et la Grande Bibliothèque. Cela explique sans doute pourquoi, à Paris, la contestation politique s’exprime selon des normes géographiques très précisément codifiées. Des normes que le mouvement des «gilets jaunes» avait fait voler en éclats et que les grèves de jeudi ont rétablies.

Je m’explique. Depuis des décennies, les manifestations syndicales ou de gauche se concentrent entre trois places de l’Est parisien: République, Bastille et Nation. Parfois on descend jusqu’à la place d’Italie, rarement on s’aventure à l’ouest vers la place de l’Opéra ou les Invalides. Mais le triangle sacré du militant de gauche, c’est Bastille-Nation-République et il ne compte plus le nombre de fois qu’il a foulé en procession le boulevard Voltaire ou la rue du Faubourg-Saint-Antoine pour clamer sa foi révolutionnaire. Cette liturgie bien ordonnée, les «gilets jaunes» des premiers mois l’ont ignorée. Eux, c’est dans les beaux quartiers qu’ils sont allés: les Champs-Élysées, l’Opéra, la Madeleine. Quand ils partaient en défilé, début février, ils traversaient le Louvre, les quais de la Seine, ils remontaient le boulevard Saint-Michel jusqu’à Port-Royal. «C’est incroyable, ils vont dans les plus beaux endroits, là où jamais on ne manifestait, ils inventent de nouveaux codes», m’avait confié un soir une militante blanchie sous le harnais…

Cet épisode est fini. Jeudi, les syndicats ont regagné leurs terres de prédilection: Gare de l’Est, République, Nation. Ils retrouvent leur géographie. La contestation est rentrée dans l’ordre.

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