Où sont passés les millions de la Fête des Vignerons?

VeveyLa manifestation fut belle mais l’addition est salée: la Confrérie a annoncé 15 millions de déficit. Pistes d’explications.

Image: Chantal Dervey

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Tout le monde s’accorde à le dire: la Fête des Vignerons 2019 fut magnifique. Mais la note est salée. Après avoir confirmé 16 millions de «manque à gagner» sur la seule billetterie, l’organisation a communiqué ce mardi que le déficit final de la manifestation avoisinait les 15 millions: 10 millions seront couverts par la Confrérie et 5 millions devront être trouvés par d’autres moyens – en exonérations de charges (notamment de sécurité), en arrangements avec les créanciers ou en dons.

«Comment en sont-ils arrivés là?» se demande le Tout-Vevey. «L’heure n’est pas à la détermination des causes, notre effort est concentré sur la recherche de solutions», souligne l’abbé-président François Margot. S’il est trop tôt pour pointer des responsabilités, des pistes d’explications peuvent être avancées, comme autant d’écueils difficiles à éviter.

Tradition des diurnes

«L’équipe artistique ne voulait pas de représentations diurnes, rappellent plusieurs sources proches du dossier. La Confrérie a même remis Daniele Finzi Pasca à l’ordre en lui demandant d’arrêter de parler de la beauté des spectacles de nuit.» La Confrérie, «tradition» oblige, a maintenu la moitié des représentations en journée, malgré la chaleur et le fait que le plancher LED n’était presque pas visible sous le soleil. Après le succès de la seule représentation (hors couronnement) à 19 h, de nombreux figurants imaginaient que les diurnes seraient déplacées à cet horaire «idéal», ne terminant pas à minuit. La Confrérie a préféré casser les prix pour sept des dix représentations de jour. Avec pour conséquence ce «manque à gagner» énorme de 16 millions annoncé sur ces entrées.

Frédéric Hohl défend: «Avec des nocturnes en début de semaine, on se serait retrouvés avec des milliers de spectateurs sans transports publics pour rentrer! Imaginez les risques, avec 10 000 personnes bloquées à la gare!» Les inciter à venir en voiture? «Nous n’avions que 3500 places.» Affréter des wagons CFF? «Prévoir des trains spéciaux aurait mangé une partie des espérances de recettes supplémentaires. Tirer un seul fil de la bobine génère une multitude d’effets secondaires», souligne l’abbé-président. «Beaucoup d’institutions ou de communes auraient dû se réorganiser pour amener leurs aînés, ajoute Marie-Jo Valente, adjointe à la direction exécutive. L’équation est très difficile à résoudre. Ces réflexions n’ont pas été menées à la légère.»

Environnement culturel

Deuxième écueil, le changement de contexte événementiel entre 1999 et 2019, comme l’explique un producteur: «À l’époque, il y avait deux fois moins de festivals et surtout très peu de spectacles hors normes. Depuis, le rapport aux grands shows s’est normalisé, notamment via le Cirque du Soleil», rendant la Fête des Vignerons moins «unique». «Et le spectacle de 99 a déplu à beaucoup de monde», estiment plusieurs voix.

Arrogance ou optimisme?

L’édition 1999 a aussi faussé les réflexions, car à l’époque, nombreux ont été ceux qui n’ont pas obtenu de sésame. Contre 240 000 billets vendus il y a vingt ans, l’organisation a donc tablé cette année sur 420 000 entrées. «Là réside sans doute l’erreur fatale, se désole un spécialiste du marketing. Même avec l’augmentation de la population en vingt ans (ndlr: 30% pour Vaud), ces chiffres étaient trop optimistes. Tout le monde se focalisait sur la vitesse de vente plutôt que de se demander si le nombre à écouler était juste.» Un optimisme nécessaire: «Lorsque l’on se lance dans une organisation de cette envergure, il faut y croire!» D’autant que «nous avons été bercés par le discours selon lequel les mœurs avaient changé et que les gens achèteraient au dernier moment. Jusqu’à la fin on y a cru.»

L’organisation était convaincue de remplir. Au point de calculer le point d’équilibre budgétaire avec un taux de remplissage de l’arène à 87%. Frédéric Hohl avait affirmé en avril à «24 heures» que celui-ci tournait autour de 70%. Aujourd’hui: «J’ai dû me tromper car il était question de 80% puis de 90% à cause des coûts.» «Dans ce business, tabler sur davantage que 70% devient dangereux, souligne un producteur. De même il était risqué d’annoncer toutes les représentations. Il fallait en ouvrir moins à la vente au départ, puis ajouter des supplémentaires.»

La Fête a tout de même drainé 355 000 spectateurs (sans compter les 20 000 invitations des générales), davantage que si on ajoute l’évolution démographique depuis 99 (ce qui aurait donné 312 000 spectateurs).

Un point reste néanmoins perçu comme de l’arrogance: avoir voulu se passer d’argent public. En plus des 3 millions du Canton, les Communes avaient accordé en 99 une garantie de déficit de 5 millions: 8 millions qui seraient aujourd’hui bienvenus.

Politique tarifaire repoussoir

La répartition tarifaire, avec plus de la moitié des places à plus de 250 francs, a agi sur certains comme un repoussoir: «Alors que les fans étaient prêts à payer cher, une partie du public voulait assister au spectacle, mais pas à n’importe quel prix. Les billets très chers des diurnes leur sont restés sur les bras», constate un producteur. Des sommes énormes en moins dans les caisses.

«Une fois la trame du spectacle définie et l’arène dessinée, l’enveloppe globale s’est établie des années à l’avance. À l’intérieur de cette dernière, la marge de manœuvre pour la répartition des prix en fonction du nombre de spectateurs était relativement faible, explique un commissaire de la Fête. À moitié prix, les billets auraient sans doute tous trouvé preneur, mais la Fête n’aurait pas été la même ni préparée par les mêmes personnes.» Allusion voilée au fait que certains pensent que l’artistique a coûté cher.

Réduction de voilure

Depuis des mois, des voix craignaient le crash au point de colporter que cette Fête des Vignerons serait la dernière. «Certains sentaient qu’on allait dans le mur», se désole une source. «Malgré les craintes, dans ces moments on croit aux miracles, on espère qu’avec l’engouement des premiers spectateurs, les places restantes s’envoleront.» Est-ce que rien n’a été tenté? «Au contraire, quantité de mesures!» soulignent des observateurs. Par exemple, l’artistique n’a pas obtenu les robots ou drones prévus et seuls deux des quatre escaliers monumentaux se sont retrouvés mobiles. La voilure de la Ville en Fête a aussi été réduite.

Aurait-il fallu renoncer aux Terrasses de la Confrérie, ce bar sur le lac, dont la moitié VIP était souvent vide, mais qui a été apprécié des visiteurs? Les chiffres diront si les recettes auront amorti un investissement de 6 millions, aussi cher que la moitié du prix des arènes!

Selon un confrère, «il aurait fallu mettre les billets en vente plus tôt. À partir des résultats, il était encore temps de renoncer à certaines infrastructures. C’était au printemps 2018 qu’il aurait fallu freiner, à fin 2018 c’était déjà trop tard.» «Les corrections ne peuvent être que marginales car des dépenses deviennent rapidement incompressibles, confirme un commissaire de la Fête. Les arènes étaient déjà en route lorsqu’il s’est avéré que la capacité était peut-être trop importante compte tenu des prix retenus. De même, les costumes étaient déjà commandés. Difficile de dire qu’il y avait peut-être trop de figurants après avoir claironné que tout le monde était bienvenu…»

Pétrolier dur à manœuvrer

«La gestion d’un tel projet est excessivement complexe. Il ne s’agit pas d’un canot à moteur mais d’un pétrolier, très difficile à manœuvrer! Parfois dans les situations de crise, il est moins dangereux de garder le cap que de tout révolutionner», estime un producteur. «Le challenge est de prendre la moins mauvaise décision possible», abonde un commissaire. Illustration des difficultés du mastodonte: même l’argent en banque après l’ouverture de la billetterie était un problème, car il coûtait des milliers de francs par jour d’intérêts négatifs!

Effet «Unesco» surestimé

En 1999, 8% du public venait de Suisse allemande; 22% cette année. «L’inscription Unesco n’a pas eu l’écho national espéré: nous attendions 25 à 30% d’Alémaniques», selon Marie-Jo Valente. Les Journées cantonales mises sur pied n’ont pas déployé tout l’impact espéré, malgré la pub faite outre-Sarine via le «road show».

Absence de réel producteur

Du point de vue de professionnels, l’organisation aurait manqué d’un réel producteur, un habitué des mégaproductions veillant au respect des objectifs financiers. «Je n’étais pas producteur, mais directeur exécutif!» rappelle Frédéric Hohl. Il a toujours été présenté ainsi, même si, bizarrement, «Le Livre du spectacle» le qualifie de «producteur», à côté d’une direction de production constituée de l’abbé-président et de trois vignerons.

Le Conseil de direction – pouvoir de décision – n’était pas constitué des mêmes personnes, amenant «un flou de gouvernance» selon certains. Une productrice exécutive a bien été engagée, mais très peu de temps avant le début du spectacle. «À quoi bon, alors que tout était acheté?» s’interroge un technicien.

«Le pauvre abbé-président a fait le travail de dix Mathieu Jaton (ndlr: boss du Montreux Jazz), image un spécialiste du tourisme. Il y a consacré des années bénévolement. D’autres ont été grassement payés et partiront en vacances sans se faire de cheveux blancs.»

Mauvaises surprises

«À un moment, plus personne ne savait si les bâtons lumineux des Cent pour Cent étaient prêtés, achetés ou loués (ndlr: ils ont coûté 400 000 fr.). Personne n’arrivait à mettre la main sur les contrats.» Pareil avec les costumes: «Il a fallu ressortir les contrats pour constater que les retouches n’y figuraient pas.» Résultat: 3 millions à ajouter aux 8,5 millions initiaux. «Cela donne une impression d’amateurisme», s’agace un bénévole. «Les choses ne sont pas aussi simples, défend un commissaire. L’enclassement dans les troupes a pris du retard, car une grande liberté de choix a été laissée aux figurants! Ce retard s’est reporté sur le fournisseur des costumes, dont certains n’ont pas pu être faits sur-mesure ou pas à la qualité attendue. Ce qui, à son tour, entraîne un surcoût de retouches!»

D’autres mauvaises surprises ont surgi, comme le son ne répondant pas aux attentes, pour lequel il a fallu ajouter techniciens et micros. «Des dépassements de l’ordre de fleuves ou de ruisseaux? s’interroge un commissaire. Même plusieurs petits ruisseaux peuvent faire très mal à la fin.»

Créé: 01.10.2019, 19h21

Chiffres et audit

103 millions Le budget (contre 99 millions annoncés). «Le cadre n’a pas été dépassé de façon outrageuse, raison pour laquelle il n’est pas prioritaire de faire porter les responsabilités du déficit», dit François Margot, abbé-président.

13 millions Le coût des arènes.

13 millions Les constructions de la Ville en Fête (dont 6 millions pour les Terrasses de la Confrérie).

13 millions La technique dans l’arène (son, lumières, scénographie, régies et régisseurs).

13 millions La communication, le marketing et les médias.

12 millions Costumes et retouches (dont 3 millions non prévus).

8 millions Le montant à verser aux collectivités publiques (sécurité et utilisation du domaine public).
Sur son site web, la Confrérie publie les résultats des Fêtes depuis 1819. Les quatre premières s’avèrent déficitaires (de plus de la moitié du budget pour celle de 1819), mais toutes celles du XXe siècle ont été bénéficiaires. «Les comptes 2019 seront audités et présentés aux autorités», annonce le directeur exécutif.

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