Mystères autour de la fin de la cavale de Jean Guy

Récit L’ancien membre de la «Dzodzet Connection» s’est rendu à la police après 12 ans de liberté volée. Pourquoi met-on fin à une cavale? Témoignage d’un ancien braqueur reconverti.

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Le 5 juillet dernier, un vieil homme se rend au commissariat de Nîmes. Les policiers lui demandent son identité. «Jean Guy». Condamné plusieurs fois pour fabrication et trafic de stupéfiants, et pour une évasion datant de 2006. Malade, Jean Guy a passé, selon le journal «La Provence», quatre mois dans un hôpital nîmois, avant de se faire connaître des forces de l’ordre. Une fin de cavale paisible. Sans effusion de sang. À l’heure où la France craint que la «belle» du braqueur récidiviste Rédoine Faïd, évadé de sa prison de Réau le 1er juillet, s’achève dans le sang, Jean Guy a opté pour la discrétion.

Quand il est arrêté avec ses complices le 11 novembre 1985 aux Paccots, dans le canton de Fribourg (lire ci-contre), Jean Guy est déjà le plus discret de la bande. À l’époque, les médias s’étendent sur ses collègues de la «French Connection» qui fabriquaient de l’héroïne dans un chalet suisse. Mais sur lui, rien ou presque. «Si mes souvenirs sont bons, c’était en quelque sorte un second couteau, chargé du transport du matériel et de la construction du laboratoire», confie l’ancien juge André Piller, qui était alors chargé de l’instruction. Libéré après une décennie passée en prison, Guy replonge dans le trafic de cocaïne dans le Midi. Puis s’évade en 2006 d’un hôpital psychiatrique à Aix-en-Provence.

Pourquoi se rendre? Comment terminer une cavale, quand on n’est pas l’ennemi public numéro un? «S’il se livre, c’est qu’il doit espérer une peine pas trop lourde», estime Yazid Kherfi, ancien braqueur, en fuite entre 1981 et 1985. Ou qu’il est fatigué. «En cavale, on n’est jamais tranquille, témoigne Yazid Kherfi. Plus les années passent et plus on fatigue, moins on se cache. Parfois même tu oublies que tu es en cavale.» Kherfi a échappé quatre ans aux polices de France, après un braquage à mains armées qui avait «mal tourné».

«Jean Guy est ce qu’on appelle dans le jargon un aventurier, note Thierry Colombié, auteur de «La Mort du juge Michel» (La Martinière). Il avait un certain rôle dans le milieu nîmois, mais n’a jamais eu l’ambition de devenir grand caïd. Une fois dans la nature, il se retrouve «à la cloche»: pas franchement une priorité pour la police.» Or, dans cette cavale en mode mineur, l’intéressé ne touche pas les minimums sociaux, la retraite par exemple, pointe Thierry Colombié. D’où, peut-être, une négociation avec le juge: la reddition contre une peine moins lourde, voire un placement sous bracelet électronique.

Solitaire, le fugitif a tout le temps de peser le pour et le contre. «Et la prison finit parfois par être un bon compromis», ajoute Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS, spécialiste de l’insécurité. Une alternative passable à la traque policière, à l’isolement, aux difficultés financières aussi.

«Il n’a jamais balancé!»

Où Jean Guy s’est-il caché pendant douze ans? Dans son pays nîmois? Dans les Cévennes? «Souvent, les fugitifs finissent par retourner dans les territoires qu’ils connaissent bien, où ils peuvent compter sur des soutiens passifs ou actifs», note Sebastian Roché. Yvan Colonna, l’assassin du préfet Erignac, dans son maquis corse. Rédoine Faïd, lorsqu’il est arrêté après une première évasion en 2013, logeait non loin de chez lui en région parisienne.

Une cavale, ça coûte. Et si l’on n’a pas un magot qui vous attend, c’est la débrouille. «Il fallait bien que je paie les gens qui m’hébergeaient. Et vu que je ne pouvais pas avoir un boulot normal, je continuais à voler», rapporte Yazid Kherfi. Seul paradis du cavaleur: l’étranger. Au début de ces années 1980, le jeune Yazid Kherfi file clandestinement en Algérie, où on l’emmène directement à la caserne, pour deux ans de service militaire. «J’ai appris à monter et démonter une kalachnikov, très utile dans ma profession», sourit l’ex-braqueur. Lequel ne garde pas que des mauvais souvenirs de l’époque. «Quand tu es en cavale, tu es un héros, les gens t’admirent, tu prends du galon.»

Yazid Kherfi en profite pour voir son avocat, préparer sa défense. «Tout était prêt. Je savais bien que j’allais me faire arrêter. Ma mère était triste de ne plus me voir. Je suis retourné chez elle, ils m’ont attrapé.» Cinq ans de prison. Puis une autre vie: animateur dans les cités, expert en prévention de la délinquance urbaine, enseignant à l’Université de Nanterre, «Guerrier non violent», titre de son dernier livre (La Découverte). «Il arrive aussi qu’on mette fin à une cavale pour se mettre à l’abri d’autres voyous», remarque Thierry Colombié. En prison, le risque est moindre. Mais Jean Guy, contrairement à certains de ses complices des «Paccots», n’a jamais «balancé».


Retraité de la «Dzodzet Connection»

En 1985-86, l’enquête sur l’affaire des Paccots permettra de faire la lumière sur l’assassinat du juge Michel. Ce 11 novembre 1985, la brigade des stups de la Sûreté fribourgeoise investit le chalet L’Armailli, dans le village des Paccots (commune de Châtel-St-Denis). Au premier étage, les policiers découvrent un laboratoire transformant la morphine-base en héroïne. Ils saisissent 12 kilos d’héroïne pure, valant environ 100 millions de francs. Du jamais vu en Suisse.

L’intervention est préparée de longue date. La police américaine soupçonne des anciens de la French Connection des années 1970 de fabriquer de l’héroïne de «haute qualité», destinée au marché états-unien. Les chimistes de la «French», Philippe Wiesgrill, François Scapula et Charles Altieri, sont pistés. Tous sont arrêtés le 11 novembre, ainsi que Jean Guy et qu’un Fribourgeois, Marcel Z., qui s’est occupé de l’intendance. On les appellera la «Dzodzet Connection».

En prison, Scapula passe aux aveux, en échange d’une promesse de non-extradition en France. Il donne les noms des assassins du juge Pierre Michel, tué à Marseille en octobre 1981 : François Checchi et… Charles Altieri, son complice des «Paccots». Checchi et Altieri seront condamnés pour le meurtre du célèbre magistrat, qui avait eu l’insolence d’enquêter en Sicile sur la French Connection. Jean Guy, lui, apprend à connaître les prisons helvétiques.

Qu’est devenu Scapula? Condamné à 20 ans de détention, il s’évade en 2000 de sa prison suisse. «Il avait négocié avec les Américains une protection en échange de ses aveux», assure Thierry Colombié. Évadé? Ou exfiltré par la Drug Enforcement Administration (DEA)? «On ne sait pas. Ce qui est sûr, c’est qu’il ne vivrait pas longtemps dans une prison française.»

(TDG)

Créé: 26.08.2018, 16h21

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