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Laborde mouille le maillot

«Le pays va se regarder pendant un mois», s’enthousiasme l’écrivain occitan qui publie «Tour de France, dictionnaire ébaubissant». Confidences en roue libre d’un amoureux «en-cyclopédique».

«Le Tour met les champions devant chez soi, comme le facteur ou le bus scolaire. J’ai voulu partager cette régalade populaire, la croquer en liberté.»
«Le Tour met les champions devant chez soi, comme le facteur ou le bus scolaire. J’ai voulu partager cette régalade populaire, la croquer en liberté.»
DR

Son dico du Tour de France déraille parfois dans la poésie absurde, la vénération béate, mais tient la route avec passion. En atypique forcené, Christian Laborde ne pouvait que «compagnonner» avec les centaures qui s’élancent ce samedi à l’assaut du centième maillot jaune. Le verbe exubérant accentué de rocaille occitane, le swing fantasque entre rage voltairienne et sagesse de l’Adour, l’homme reste explosif. Bateleur écorché pour chanter la geste de son «frère mental» Nougaro à l’automne prochain au Livre sur les Quais à Morges, philosophe ébloui d’enfance quand il enfourche son dada, le vélo, il accumule les casquettes, dernier écrivain censuré de France en 1997, ou médaillé par Bernard Hinault pour services rendus au Tour. Le troubadour s’enorgueillit surtout de rouler à la passion. De quoi devenir «en-cyclopédique».

Pourquoi un dictionnaire sur le Tour de France, votre deuxième en plus?

J’aime l’art du bref. Qui peut devenir long, suivant la circonstance. D’où cette forme que j’ai voulue «ébaubissante». Tant pis si je passe pour un mégalo, j’ambitionne d’étonner encore et encore.

D’où vient votre passion du vélo?

Je suis né au pied du col du Tourmalet. Le Tour, c’est mon enfance, mon père qui, l’hiver, nous racontait à la veillée les grandes heures de Coppi ou Bartali, Ferdi Kübler, Koblet le pédaleur de charme. Et l’été, il embarquait la famille dans la Renault Dauphine et nous allions en montagne les voir. Ils montaient souvent séparément, par petites échappées. Depuis les virages du dessous jusqu’aux lacets, nous les gosses, avions le temps de les voir. Il y avait une dimension épique là-dedans.

Plus que dans d’autres sports?

Prenez Roger Federer, un champion qui touche au sublime, et que c’est beau son jeu! Mais ça se passe sur un court de tennis. Tandis que les coureurs combattent dans la nature, conquièrent des montagnes, et sans 4X4. C’est ce cadre qui leur confère un statut héroïque. Voyez les exploits de Bahamontes, tous accomplis dans la canicule, ceux de Charly Gaul tous dans le froid. Un homme du soleil, un homme de glace, des conquérants. D’ailleurs, dites-vous, les Géants, ce sont les cols, pas les compétiteurs. La montagne n’arrive qu’en 1910 dans le Tour, qui a été créé lui, en 1903. Dans ce paysage inédit, des journalistes comme Blondin et autres plumes d’éloquence découvrent des coureurs réduits à la taille de Pygmées. Toute une mythologie à l’antique en découle. Et une langue.

N’est-il pas ironique que le jargon du Tour soit souvent grivois alors que le sexe est déconseillé aux champions?

Ah, c’est charnu, coloré, alluré! Un coureur qui franchit la ligne, rincé, dira: «J’ai les rotules en os de mort.» Ou cet autre, vainqueur surprise: «J’étais fort comme un arbre.» On croit entendre des dialogues d’Audiard. J’aime cette sensualité guerrière. Notez, «il s’est fait sucer avant de se faire sauter à l’arrivée par un mec qui avait la giclette», n’a rien d’érotique. C’est du Rabelais musclé face au vent!

Cette noblesse existe-t-elle encore?

Je me souviens de la flamboyante chevauchée d’Indurain en 1994, dans l’Hautacam. Ses compatriotes basques avaient maculé le macadam à la peinture blanche de tous les noms de villages de Navarre. J’y vois une permanence poétique. «Chorégraphie destroy des éclairs téméraires/mains du vent sur le tam-tam du ciel/bamboula céleste…» J’en ai fait un slam.

Une magie qui semble révolue, non?

Je m’inquiète du carcan des stéréotypes, surtout sur le Tour de France, plus que le Giro ou la Vuelta. Les hommes «communiquent», ils ne lâchent plus de confidences. Jadis, les chroniqueurs puisaient des tonnes d’infos en coulisses. Les hôtels se sont fermés, la parole est pauvre. Et l’exploit manque souvent de substance émotionnelle, suit un scénario sans danger: les leaders tenus par l’oreillette s’expliquent dans la dernière portion du dernier col de l’étape. Pourtant, même sans échappées téméraires ni effondrements spectaculaires, ça reste une aventure. «De Gaulle gouverne 11 mois, le Tour règne le reste du temps...» la formule reste vraie, car c’est la revanche de la Départementale, du pays qui se regarde sur son pas-de-porte, des vieux de maisons de retraite aux gamins sur le bord de la route.

Qui triomphera le 28 juillet?

Les Suisses l’ont vu. Il a gagné votre Tour, c’est le fabuleux grimpeur colombien Egan Bernal de l’équipe Ineos.

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