Malbrunot et Chesnot: «Les émirs ont arrosé la France»

Moyen-OrientFruit d’une longue enquête, «Nos très chers émirs» explore les dessous de l'ancienne lune de miel entre Paris et les pays du Golfe.

Georges Malbrunot, l’un des auteurs de «Nos très chers émirs».

Georges Malbrunot, l’un des auteurs de «Nos très chers émirs». Image: François Bouchon

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Après avoir cosigné il y a deux ans Les chemins de Damas, Georges Malbrunot et Christian Chesnot jettent un nouveau pavé dans la mare avec Nos très chers émirs (1). Un ouvrage explosif qui lève un coin du voile sur les pratiques peu glorieuses d’une partie de la classe politique et l’aveuglement de la diplomatie française. En cherchant à démêler le vrai du faux à propos du financement du terrorisme par les monarchies du Golfe, les deux journalistes remettent en perspective les enjeux qui sous-tendent le soutien de la France aux rebelles syriens.

En démarrant votre enquête, vous attendiez-vous à découvrir que les élites françaises étaient à ce point corrompues?

Nous savions que le Qatar et l’Arabie saoudite arrosaient la France, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. C’était un secret de Polichinelle. Ce n’était d’ailleurs pas le sujet du livre. Ce que nous voulions explorer au départ, ce sont les liens des monarchies du Golfe avec le financement du terrorisme et le prosélytisme religieux. Quand nous avons découvert que certains hommes politiques avaient profité du «Qatar-bashing» entre 2012 et 2013 pour monnayer leur soutien à l’émirat, nous sommes restés pantois. C’est dévastateur pour toute une partie de la classe politique française et les noms que nous dévoilons ne sont que la partie émergée de l’iceberg.

Aujourd’hui, les choses ont-elles changé?

Oui. Ce que nous décrivons se passait du temps de l’ancien émir du Qatar. L’ambassade à Paris était devenue un guichet ouvert. Son successeur, son fils Tamim, a rompu avec cette politique de cadeaux systématique et d’achat de soutiens. Il a pris conscience que la politique flamboyante de son père avait mis en danger le pays. Il a vu que cela avait causé beaucoup de tort. Il a surtout été très choqué de voir des responsables politiques français venir quémander de l’argent et l’accuser ensuite de financer le terrorisme. Aujourd’hui, il est dans une logique anticorruption et «mains propres» au sein de l’émirat, mais aussi à l’extérieur. Sa priorité, c’est la réussite de la Coupe du monde 2022.

Vous dressez un bilan assez négatif du passage de Laurent Fabius au Quai d’Orsay…

Il est allé beaucoup trop loin. Laurent Fabius était obnubilé par cette diplomatie économique parce qu’il y avait à la clé de gros contrats. Le Quai d’Orsay avait donné pour consigne de ne pas réagir aux atteintes aux droits de l’homme en Arabie saoudite pour que cela ne bloque pas les négociations commerciales en cours. Malgré cela, les résultats n’ont pas été à la hauteur des espérances. Un certain nombre d’hommes d’affaires disent eux-mêmes qu’il faut être beaucoup plus ferme sur nos principes vis-à-vis de ces monarchies qui ne respectent que le langage de la fermeté.

Chaque fois qu’il y a une crise entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite, nous essayons de nous engouffrer dans la brèche. Nous en faisons des tonnes pour essayer de remplacer le partenaire américain. Mais aux yeux des Saoudiens, nous restons un partenaire de compensation. Au final, nous nous sommes laissés instrumentaliser par les monarchies du Golfe, que ce soit sur le dossier iranien ou en Syrie. Quant au Yémen, nous nous retrouvons carrément dans une posture de cobelligérant.

Cette obsession économique a-t-elle pesé sur la décision de faire tomber Bachar el-Assad?

Evidemment. Laurent Fabius était persuadé que Bachar tomberait au profit d’un pouvoir sunnite prosaoudien ou proqatarien qui nous associerait à la reconstruction du pays. Mais tout cela s’est avéré erroné. Nous avons été aveugles. Nous n’avons pas voulu voir que l’aide saoudienne ou qatarienne aux rebelles armés islamistes pouvait nous conduire à une situation qu’on ne maîtrise plus du tout. Aujourd’hui, nous sommes pieds et poings liés avec le Qatar et l’Arabie saoudite. Nous ne disons pas que la France doit rompre ses relations avec les pays du Golfe, mais elle doit les rééquilibrer. Ce sont des alliés qui ont aussi des intérêts contradictoires avec les nôtres; nous l’avons vu au Tchad et au Mali, où ils ont appuyé les islamistes que nous combattions.

Les pays du Golfe continuent-ils à financer le terrorisme?

L’Arabie saoudite a fait beaucoup d’efforts depuis le 11 septembre 2001. Mais il y a encore des personnes privées qui versent de l’argent pendant la période du hadj. Le pouvoir est sans doute au courant. Les Saoud sont prisonniers de leur alliance avec le clergé wahhabite, mais ils peuvent faire en sorte qu’il y ait moins de complaisance. C’est la raison pour laquelle il faut maintenir la pression. Comme l’a relevé Hillary Clinton en 2009, le Qatar pose plus de problèmes. On y dénombre une demi-douzaine de financiers du terrorisme, connus et réclamés par les Etats-Unis. Ces gens-là sont en liberté. Nous avons même pu en rencontrer un. Le Qatar doit faire encore beaucoup d’efforts.

En Syrie, l’Arabie saoudite et le Qatar ont financé des groupes considérés comme terroristes, mais vous expliquez qu’ils ne les contrôlent plus aujourd’hui…

Ces groupes ont acquis une dynamique qui leur est propre et ils n’obéissent plus à leurs sponsors. L’Arabie saoudite a largement financé la rébellion syrienne mais elle ne disposait pas de suffisamment d’agents sur place pour contrôler les flux financiers et surtout les transferts d’armes. Cette situation a profité aux plus forts, c’est-à-dire al-Nosra et Daech. Le Quai d’Orsay et la DGSE (ndlr: services de renseignements extérieurs français) avaient prévenu du risque dès 2012. Ils n’ont pas été écoutés parce que la priorité était de faire tomber Bachar el-Assad et non pas d’être vigilant sur l’islamisation de la rébellion et les conséquences que cela allait produire quelques années après.

Le paiement de rançons sert-il vraiment à couvrir le financement du terrorisme?

Quand on fait la somme de l’argent versé à al-Nosra à l’issue de ces prises d’otage, cela représente plus de 150 millions de dollars. Nous avons découvert que le Qatar payait de fortes rançons pour faire libérer des personnes qui ont été kidnappées, mais sans en aviser les Etats concernés. Cela a été le cas avec l’enseignante suisse (2) enlevée au Yémen en mars 2012. En payant les rançons, les émirats se ménagent les bonnes grâces de tout le monde. Mais cela amène forcément à s’interroger: n’est-ce pas non plus une façon de contourner l’interdiction de financer les groupes terroristes?

(1) «Nos très chers émirs», Christian Chesnot et Georges Malbrunot, Michel Lafon. (2) Sylvia Eberhard.

Créé: 06.11.2016, 22h09

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