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Quand l'écriture dit les ombres de l'âme

Une ambitieuse exposition fait dialoguer artistes contemporains et créateurs de l'art brut pour explorer les terres inconnues du geste graphique.

Adolf Wölfli, «Sans titre», 1917. Mine de plomb, crayon de couleur et collage sur papier. Collection de l'art brut, Lausanne.
Adolf Wölfli, «Sans titre», 1917. Mine de plomb, crayon de couleur et collage sur papier. Collection de l'art brut, Lausanne.
A. Conne, Atelier de numérisation, Lausanne
Aloïse Corbaz, «Materdolorosa», 1922. Crayon sur papier. Collection de l'art brut, Lausanne.
Aloïse Corbaz, «Materdolorosa», 1922. Crayon sur papier. Collection de l'art brut, Lausanne.
O. Laffely, Atelier de numérisation, Lausanne
Tchello d'Barros, «Scritture», 2018. Encre sur papier. Courtoisie Collezione Giuseppe Garrera, Rome.
Tchello d'Barros, «Scritture», 2018. Encre sur papier. Courtoisie Collezione Giuseppe Garrera, Rome.
Giorgio Benni
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Dès le paléolithique, l’humanité a cherché à traduire le monde en glyphes et en figures dans la pierre, comme une impérieuse nécessité. Puis l’inscription, se faisant écriture, est devenue outil de communication. Du début du XXe siècle à nos jours, différentes expériences scripturales ont dépassé cette fonction sémantique pour s’aventurer sur les territoires de l’indicible – et, partant, de l’illisible –, en explorant la puissance esthétique du signe par la volute, l’automatisme, la répétition ou le gribouillis.

«Scrivere Disegnando» («Écrire en dessinant») témoigne de la richesse de ces expérimentations autour de l’écriture et son ombre au Centre d’art contemporain (CAC). Fruit d’une collaboration avec la Collection de l’art brut de Lausanne, cet ambitieux accrochage met en dialogue une centaine de personnalités issues tant des avant-gardes et de la scène contemporaine que de l’univers de l’art brut, dont les représentants ont souvent mené leur activité en asile psychiatrique.

Alphabet et transe spirite

«Nous n’avons instauré aucune hiérarchie, ni dans le temps ni entre auteurs, explique Andrea Bellini, directeur du CAC. Car toutes les œuvres manifestent l’expression du besoin très humain de se réapproprier l’écriture, d’en transcender le sens pour investir son pouvoir créatif.» Elles soulignent aussi la relation intime et évidente qu’entretiennent depuis toujours graphie et dessin. À noter que les recherches «cédant à la tentation de la peinture, à la complaisance de la couleur», ont été en principe exclues de l’exposition.

Au deuxième étage, la pièce inaugurale atteste du rôle important qu’a joué Genève dans l’histoire de ces pratiques. On y découvre l’alphabet martien conçu en état de transe spirite par la médium Catherine Élise Müller, rendue célèbre dans un livre du psychologue genevois Théodore Flournoy sous le nom d’Hélène Smith. Cette langue des esprits de la fin du XIXe siècle se réincarne au CAC à la craie sur un immense tableau noir par la grâce d’Otto, un petit robot écrivain créé par l’artiste zurichois Jürg Lehni. La rencontre entre une expression venue de tréfonds occultes et sa notation réflexe par une machine cristallise toute l’intention de «Scrivere Disegnando»: c’est dans l’alliance de l’âme et du geste que l’on communique avec l’invisible.

Cette entrée en matière en forme d’hommage annonce également la place importante que la présentation accorde aux femmes. Historiquement apanage du genre masculin, l’écriture offre, dans ses formes intuitives, viscérales et secrètes, un refuge à la parole féminine, un espace de révolte existentielle contre le patriarcat. «Elles ne se sentaient pas le droit de s’exprimer en tant que femmes ni en tant qu’artistes, souligne Sarah Lombardi, directrice de la Collection de l’art brut. Beaucoup se disaient spirites et se retranchaient derrière le fait d’entendre des voix.» Ainsi des travaux de Jeanne Tripier ou de Barbara Suckfüll: au gré de milliers de pages d’écrits agrémentés de compositions à l’encre, la première converse avec des extraterrestres, tandis que la seconde, inspirée par des messages de l’au-delà, reproduit à la mine de plomb les objets de son plateau-repas.

Parfois, l’acte d’écrire relève de la thérapie. Preuve en sont les lettres poignantes qu’une Emma Hauck internée adresse à son mari. Sur la partie gauche de la feuille apparaît le nom du destinataire, rédigé de manière tout à fait normale. À droite, un mot inlassablement répété et à peine déchiffrable, «komm» («viens»), recouvre intégralement le papier, comme un appel frénétique et douloureux de l’auteure à son époux.

Réinventer l’univers

Certains constituent des alphabets, tel Palanc et ses tableaux réalisés à la coquille d’œuf, d’autres élaborent un véritable cosmos, à l’instar du Luigi Serafini. Intitulé «Codex Seraphinianus», le chef-d’œuvre visionnaire de cet architecte et designer italien réinvente l’univers à la manière des manuscrits du Moyen Âge, mêlant langage asémique (dénué de signification) et illustrations surréalistes, afin de constituer une encyclopédie, universelle parce qu’incompréhensible.

Les temps médiévaux sont pareillement évoqués par la prodigieuse entreprise de Reinhold Metz, qui s’engagea, à l’âge de 31ans, dans le projet de recopier à la main le «Don Quichotte» de Cervantès dans une version calligraphiée et enluminée. Exécutée avec des encres de couleurs vives, cette création éminemment plastique se contemple plus qu’elle ne se lit. Et scelle à elle seule l’union essentielle de l’image et du mot.

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«Scrivere Disegnando. Quand la langue cherche son autre» Jusqu’au 3 mai au CAC, 10, rue des Vieux-Grenadiers. centre.ch

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