Trop dépendante de la téléphonie, Swisscom montre des signes de faiblesse

MarchéLes télécoms se trouvent confrontées à de grands défis et à de profonds doutes. L’opérateur historique suisse n’y échappe pas.

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Les chiffres d’affaires de Swisscom stagnent ou baissent depuis quatre ans. Son résultat opérationnel avant amortissements (EBITDA) ne se montre guère plus dynamique. Les comptes de l’exercice en cours devraient confirmer la tendance. La firme montre en fait de réels signes de faiblesse. Les investisseurs ne s’y trompent pas. L’action de l’opérateur téléphonique historique suisse a perdu environ 16% de sa valeur depuis le début de l’année, tandis que le SMI (Swiss Market Index) n’a lui-même reculé que d’un peu plus de 10%. Le mois dernier, cinq jours après la publication des résultats du premier trimestre, 52,2% des analystes financiers consultés par Bloomberg recommandaient l’action Swisscom à la vente.

Le titre Swisscom, dont la Confédération reste l’actionnaire majoritaire, ne suscite donc guère d’enthousiasme cette année. Cela se ressentira probablement en arrière-fond des débats de ce lundi sur la révision de la loi sur les télécommunications, au sein de la Commission des transports et des télécommunications du Conseil national. D’autant plus que des divergences de vues notoires semblent apparaître entre des commissaires, soutenant au moins en partie cette révision, et le directeur de Swisscom lui-même. «Swisscom refuse cette nouvelle loi. C’est une loi contre Swisscom», affirme le CEO Urs Schaeppi.

Record helvétique

En dépit de nouvelles dispositions parfaitement pertinentes à ses yeux, Urs Schaeppi ne peut en effet accepter l’ensemble de cette révision de la loi actuelle. «En cas de régulation (tarifs imposés par l’administration), les prix d’accès vont diminuer pour l’ouverture de nos réseaux à nos concurrents. Du coup, il y aura moins d’argent à disposition pour construire les réseaux ultrarapides du futur. La loi de 2007 favorisait pour sa part la concurrence sur l’infrastructure. Celle-ci a permis à la Suisse de se doter d’une des meilleures couvertures haut débit du monde. Un changement de ces règles nuirait donc à tout le pays», évalue Christian Neuhaus, porte-parole de Swisscom.

Un tel message peut apparaître comme un signe de stress quelque peu surprenant, au regard des données publiées en décembre par l’Office fédéral de la communication. Le chiffre d’affaires des télécommunications par habitant en Suisse dépasse ainsi très nettement ce que l’on observe dans le reste de l’Europe (voir infographie). Et Swisscom contrôle environ 60% du marché helvétique. Le surveillant des prix, Stefan Meierhans, a lui-même déploré en mai un manque de concurrence sur le marché suisse des télécommunications: «Les trois opérateurs helvétiques (ndlr: Swisscom, Sunrise et Salt) gagnent beaucoup d’argent avec leurs tarifs.»

Urs Schaeppi indique que les investissements de son entreprise dans les infrastructures se situent parmi les plus élevés du monde, lors d’une interview accordée à notre confrère «Le Temps», au début de l’année. En proportion du chiffre d’affaires, les investissements des opérateurs télécoms suisses se révèlent toutefois nettement inférieurs à ceux de beaucoup de leurs confrères européens (voir infographie). «On peut en déduire que les opérateurs helvétiques se font beaucoup d’argent sur chaque client, mais en le réinvestissant peu», estime Robin Eymann, responsable de la politique économique à la Fédération romande des consommateurs (FRC).

Tous ces éléments apparaissent alors qu’une réalité tenaille la branche depuis une quinzaine d’années: les marges en téléphonie ne rapportent plus grand-chose. «Le marché de la clientèle résidentielle est de plus en plus saturé et nous assistons à une concurrence féroce dans ce secteur. Ce phénomène n’est pas spécifique à la Suisse. Il s’agit d’une tendance générale dans le monde occidental», observe Christian Neuhaus, porte-parole de Swisscom.

Simultanément, les fameux fournisseurs de contenus convoitent de plus en plus les réseaux des grands opérateurs téléphoniques: ces derniers constituent souvent des tremplins d’audience vitaux pour vendre du divertissement. À commencer par des séries et des compétitions sportives. Les clients du XXIe siècle se montrent en outre beaucoup plus volatils que ceux du précédent. Même si les opérateurs de réseau, de leur côté, doivent toujours assumer de lourds investissements. Notamment du fait d’une inflation exponentielle des flux de données circulant sur la Toile. Un tiers du volume de données utilisées par les États-Uniens provenait déjà des seuls clients de Netflix en 2014, selon Comparis.ch.

Rapprochements houleux

Depuis dix ans, les rapprochements entre les fournisseurs de contenus et les télécoms se révèlent pourtant houleux. Les premiers traitent souvent les seconds comme de vulgaires exploitants de tuyaux. Quant aux opérateurs, ils s’efforcent de rentabiliser leurs infrastructures et la maîtrise de technologies de plus en plus complexes. Cette réalité a favorisé très tôt l’émergence des fameux paquets «triple play», incluant Internet, télévision et téléphonie.

Ces offres avaient le mérite d’assurer un revenu par client décent. Tout au moins aux yeux des opérateurs. Les paquets «triple play» sont toutefois sur le point de démontrer leur obsolescence dans plusieurs pays d’Europe. À ce jour, la Suisse paraît encore très protégée. Le «quad play» (offre à quatre options) commence même à s’y développer. Mais combien de temps le marché suisse restera-t-il encore si exceptionnel? «Il est évident que l’avenir est à l’OTT», estime Pascal Martin, responsable du site Internet spécialisé dans les télécoms Scal.ch. Sens de cet acronyme barbare: la télévision «en over the top». Autrement dit, l’accès direct à la télévision sur le Net. La demande croissante de tels services favorise précisément le «double play», au détriment du «triple play». Les opérateurs pourront de moins en moins vendre d’abonnements comprenant des bouquets de 100, 200 voire 300 chaînes.

Les utilisateurs paieront les programmes aux télévisions ou autres fournisseurs de contenus et seulement le réseau aux opérateurs télécoms. De très hauts débits et des prix tendant vers le bas constitueront les atouts des offres «double play», limitées à l’accès à Internet et à la téléphonie mobile. Avec le risque d’un impact significatif sur les chiffres d’affaires des opérateurs télécoms.


«L’action Swisscom apparaît comme chère en Europe»

Depuis le début de l’année, l’action Swisscom perd de sa valeur. Plus de 40%, voire plus de 50% des analystes consultés par l’agence d’information Bloomberg recommandent ce titre à la vente. Analyste financier de Bank Vontobel AG, Panagiotis Spiliopoulos dévoile un facteur majeur à l’origine de ce contexte: «Beaucoup de ces recommandations à la vente sont le fait de confrères britanniques. Ils considèrent Swisscom au regard d’un environnement européen, dans lequel son action apparaît comme chère. Mais ces personnes ne tiennent pas compte des spécificités du marché helvétique. La mentalité «Geiz ist geil» (l’avarice s’avère tellement excitante) fonctionne en Allemagne, au Royaume-Uni, en France et en Italie. Mais pas en Suisse!»

Cette réalité n’assure cependant pas des recettes faramineuses dans les caisses de Swisscom. «Le secteur des télécoms se révèle par essence déflationniste. On ne s’attend donc guère à des croissances de revenus élevées», prévient Daniel Pellet, analyste chez Bordier & Cie. Le rayonnement de Swisscom sur le marché suisse développe en outre quelques effets peu exaltants.

«Du fait de ses fortes parts de marché, il est difficile pour ce groupe de gagner encore de nouveaux clients. Swisscom se bat plutôt pour ne pas en perdre avec une large offre de produits de qualité et maintenir voire augmenter ses revenus par client», estime Jérôme Schupp, analyste actions chez Prime Partners.

Sur un marché de plus en plus compétitif, Jérôme Schupp relève en outre la pertinence de certains choix de diversification: «En offrant des solutions informatiques à d’autres secteurs de l’économie, comme la banque ou la santé, Swisscom fait du levier sur ses propres compétences en informatique.» P.RK

Créé: 01.07.2018, 20h10

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