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Le cyber, de la neutralité aux rapports de puissance

Sous le grand ébranlement des démocraties qui a dominé l’année 2016 avec le Brexit et l’élection de Donald Trump pointe la révolution numérique, qui a changé de nature. La disruption était principalement économique, bouleversant les chaînes de valeur et la hiérarchie des entreprises. Elle est devenue politique et stratégique avec la vague des populismes portés par la déstabilisation des classes moyennes et les réseaux sociaux, comme le retournement de la doctrine du changement de régime contre les démocraties avec la cyberintervention de la Russie dans la campagne présidentielle américaine en faveur de Donald Trump.

La révolution numérique se distingue par sa vitesse de propagation et par la transformation digitale qu’elle impose à tous les secteurs d’activité. Il a fallu 160 ans pour que la machine à vapeur se généralise mais seulement une décennie pour que 4,5 des 7,5 milliards d’hommes qui peuplent la planète accèdent à Internet. La vie économique et sociale se reconfigure autour des objets connectés, qui seront plus de 20 milliards en 2020. La maîtrise des données devient le cœur de la production et de la distribution, donc de la stratégie des entreprises. Leur structure évolue avec la montée en puissance des plates-formes de services qui monopolisent la valeur. L’emploi dans les pays développés est ainsi beaucoup plus affecté par la robotisation – paradoxalement confortée par les politiques de relocalisation industrielle – que par la concurrence des pays émergents.

L’intelligence artificielle a également accompli des progrès décisifs, symbolisés par la victoire d’Alpha Go, machine qui n’a pas été programmée par l’homme mais qui a appris à jouer par elle-même et contre elle-même, sur le champion du monde de go, Lee Se-dol. Elle bouleverse tous les champs du savoir et les secteurs d’activité. Elle ouvre de redoutables problèmes éthiques en plaçant l’homme en situation de devenir maître, possesseur et manipulateur de sa propre nature.

Le Web dévoile en effet sa face sombre. Le chiffre d’affaires de la cybercriminalité progresse de manière exponentielle et peut être estimé à 450 milliards de dollars par an. Elle frappe les individus comme les entreprises, qui restent très mal protégées, seules 12% d’entre elles cryptant leurs données en Europe. La cyberguerre, expérimentée contre l’Estonie, la Géorgie et l’Ukraine, se révèle comme une arme asymétrique redoutablement efficace entre les mains des démocratures chinoise et russe, qui l’utilisent pour annuler l’avantage technologique des armées occidentales, des puissances contestant l’ordre international – Iran ou Corée du Nord – mais aussi des djihadistes. Le terrorisme islamique est un caméléon dont la prochaine mutation prendra ainsi la forme d’un réseau social niché au cœur des sociétés développées. Deux changements majeurs sont par ailleurs intervenus avec le recours intensif des partis populistes aux réseaux sociaux, qui contribuent à déstabiliser les démocraties, ainsi qu’avec le piratage du site du parti démocrate orchestré par la Russie – à travers l’instrumentalisation de WikiLeaks – qui a pesé sur le dénouement inattendu de l’élection présidentielle américaine.

D’où le début de révolte des Etats et des citoyens contre le cybermonde. Les mouvements sociaux se multiplient contre les entreprises plates-formes qui accaparent la valeur économique au détriment des producteurs de biens et services. Les Etats, les élus locaux et même l’Union européenne à travers les redressements infligés à Apple ou Amazon, ont entrepris de lutter contre l’évasion fiscale structurelle de l’économie numérique et de soumettre ses acteurs au principe de territorialité de l’impôt. Les citoyens s’inquiètent devant les risques qui pèsent sur leur identité numérique, la perte de contrôle et l’exploitation abusive de leurs données.

Faute d’institutions et de règles, le cybermonde bascule ainsi du mythe libertaire de son autorégulation, de sa neutralité et de sa logique de partage altruiste vers la balkanisation et le rapport de force. Le réseau se reconfigure autour de systèmes régionaux ou étatiques qui se superposent, mettant en risque l’infrastructure globale et les serveurs qui en assurent le fonctionnement. Des blocs de régulation hétérogènes se juxtaposent, les Etats-Unis défendant l’oligopole du GAFA, la Chine et la Russie le contrôle de l’Etat tandis que l’Europe tente de préserver la liberté de ses citoyens à travers le Privacy Shield adopté le 12 juillet 2016.

Le numérique n’est plus seulement décisif pour la compétitivité mais devient un enjeu de sécurité et de souveraineté. Il va largement déterminer la capacité des démocraties à surmonter la crise qui les frappe et à répondre aux risques du XXIe siècle. Les stratégies doivent être globales. Sur le plan technologique, il faut favoriser l’investissement et l’innovation, en ne se limitant pas aux services et en refusant d’abandonner le monopole de l’infrastructure du réseau aux Etats-Unis et à la Chine. Sur le plan économique et social, la priorité doit aller à un développement inclusif qui passe par un vaste effort de formation tout au long de la vie. Sur le plan juridique, le réseau doit être retiré de la tutelle des Etats-Unis, à l’image du retrait de l’Icann du Ministère du commerce américain, pour être confié à une agence mondiale, comme il a été fait pour le nucléaire dans les années 1950. Enfin, il faut investir puissamment dans la sécurité numérique, ce que la France a entrepris en se dotant d’un cybercommandement armé par 3200 militaires et 4400 réservistes et en prévoyant de lui affecter un milliard d’euros d’ici à 2020.

Le cybermonde, comme toute technologie, n’est pas bon ou mauvais en soi, mais selon l’usage que les hommes en font. Internet est tout à la fois un bien commun de l’humanité et un nouvel espace de confrontation. La révolution numérique peut dynamiser la croissance, relancer le progrès social, renforcer la démocratie et contribuer à la paix, ou accroître les inégalités, propager la violence et menacer les libertés. Elle ne remplacera ni la politique ni l’action des hommes, auxquels il revient de reprendre le contrôle sur l’ère des données.

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