Comment changer le monde sans en avoir l’air

PerformanceLe Genevois Yan Duyvendak, Grand Prix suisse de théâtre 2019, invente avec 32 autres les règles d’un jeu «Invisible».

«Action #8 S’aligner», l’un des jeux d’«Invisible» réalisé en Serbie.

«Action #8 S’aligner», l’un des jeux d’«Invisible» réalisé en Serbie. Image: CIE YAN DUYVENDAK

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Depuis 1995, la performance telle que la pratique Yan Duyvendak est à comprendre dans le sens linguistique d’un verbe performatif – qui veut par exemple que «je te baptise» revienne à baptiser. Depuis la réalisation de son vrai faux procès «Please, Continue Hamlet» (2008) ou de ses «Actions» (2016) portant sur l’accueil des réfugiés, Yan Duyvendak cherche à agir sur le monde de façon à la fois directe et discrète. Aussi ludiques soient-elles, ses interventions incluent toujours un filigrane politique. L’équilibre chaque fois obtenu lui a valu cette année d’être couronné de l’Anneau Hans Reinhart, récemment rebaptisé Grand Prix suisse de théâtre.

L’idée qu’il a développée sous le titre «Invisible» pousse la démarche un cran plus loin, en ce qu’elle s’adresse à un public investi du rôle d’acteur. Créé aux Pays-Bas au mois d’août, destiné à tourner en Inde et en Serbie notamment, le dispositif a été coconçu par 32 auteurs à l’issue de différents workshops, dont Yan Duyvendak, mais également des artistes, des chômeurs, des enseignants ou des scientifiques. Il consiste en un jeu collectif en milieu urbain, fondé entre autres sur ce principe que l’on doit à l’anthropologue Claude Lévi-Strauss: qu’observateur et observé sortent tous deux transformés de l’acte d’observation.

Que nos lecteurs ne prennent surtout pas peur! Tous les mercredis et samedis à venir, jusqu’à la fin de mars, ils n’auront besoin que d’un peu d’allant et de curiosité. De foi aussi en cette impulsion formulée par Bertolt Brecht en 1930, et citée par Duyvendak: «Sous le familier, découvrez l’insolite, sous le quotidien, décelez l’inexplicable, puisse toute chose dite habituelle vous inquiéter». Les règles du jeu sont somme toute assez simples.

Rendez-vous sera d’abord donné dans un recoin «invisible» de la Comédie, siège de l’expérimentation. Selon le nombre de participants, ils seront répartis en un ou deux clans d’une douzaine de personnes formant dès lors un «comité secret». Une fois instruite par des informateurs délégués par l’équipe de création, la cellule s’en ira deux heures durant réaliser ses actions dans l’espace public. Afin d’éviter que ses membres ne communiquent au grand jour, un groupe WhatsApp créé pour l’occasion leur servira de canal. Lâché sur le terrain, l'escadron devra rester couvert.

Dix-huit de ces actions ont été élaborées au total: quatre seront menées à bien dans le cadre de chaque session genevoise. Ce qu’elles exigent? Surprise. Dans d’autres villes, il a pu être prescrit de fixer des yeux une caméra de surveillance repérée dans la rue; de se placer en douce dans la file d’attente d’un magasin, puis de systématiquement laisser passer les clients devant soi; de changer plusieurs fois de table dans un café; d’y parler plus ou moins fort; de bloquer les portes coulissantes d’un McDo pour y deviser sur Marx… Chaque intervention modifie imperceptiblement le contexte, altère subtilement le cours des choses. «Qu’on sente comment l’air autour de soi se met à changer», souhaite Yan Duyvendak. Le fruit de la collaboration tacite résidera dans le constat d’un vacillement, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur de soi.

Griserie causée par le sentiment d’appartenance à un même essaim. Hypothèse que tout passant obéit de son côté aussi à une logique secrète. Jubilation à vérifier la théorie du battement d’ailes de papillon. Satisfaction d’avoir sciemment fait bouger les lignes. Ces leçons tirées d’un modeste exploit collectif se partagent en conclusion de l’aventure, dans le cadre d’un débriefing au point de départ de la Comédie – arrosé d’un verre de vin offert. Dont on repart avec, sous le bras, deux modes d’emploi d’actions bonus à réaliser librement. Et un désir accru de prêter attention.


«Invisible» La Comédie, les me à 10 h et les sa à 14 h 30 jusqu’au 28 mars, 022 320 50 01, www.comedie.ch

Créé: 08.10.2019, 19h19

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