Bridé par le coronavirus, le hirak joue sa survie

Covid-19Les manifestations anti-système sont suspendues alors que la peur de la contagion grandit.

Les opposants ne descendent plus dans les rues d’Alger.

Les opposants ne descendent plus dans les rues d’Alger. Image: EPA

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Le contraste est violent. Il y a à peine quelques semaines, le centre d’Alger était saturé de manifestants qui continuaient de défiler chaque vendredi et mardi depuis le 22 février 2019. Le hirak, mouvement populaire, a fait tomber le président déchu puis contraint le régime à reporter l’élection présidentielle. Mais vendredi 20 mars, Alger était une ville morte. Les rues du centre étaient vides. Seuls des policiers, masques au visage, scrutaient cette fin du monde algéroise.

Fin du monde ou fin du hirak? «Nous suspendons les manifestations, mais le mouvement citoyen reste présent et actif», se rassure Amel, pharmacienne, qui a manifesté chaque vendredi depuis plus de un an. Plusieurs jours avant ce 20 mars, les appels d’activistes se sont multipliés pour marquer une «pause» dans les manifestations antirégime, afin de lutter contre la propagation du coronavirus, dans un pays où le système de santé est catastrophique.

S’adapter à l’urgence

«Un opposant mort, ça ne sert à rien», lit-on sur les réseaux sociaux, alors que des initiatives font leur apparition un peu partout dans le pays pour «adapter le hirak à la situation d’urgence». «Tout rassemblement ou manifestation dans ces circonstances est un crime qui ne diffère pas beaucoup de l’assassinat», a même écrit sur sa page Facebook une des figures de la contestation, l’avocat Abdelghani Badi.

Campagnes de sensibilisation dans les quartiers, volontariat pour désinfecter les endroits publics, soutien logistique au personnel soignant, les «hirakistes» s’activent et se redéploient. Surtout les plus jeunes d’entre eux et les étudiants. «L’État est déphasé. Si on ne se prend pas en charge, ce n’est pas lui qui sauvera des vies alors que le tsunami arrive», commente un des activistes croisés au centre-ville, appliqués à coller des affiches expliquant les mesures d’hygiène. «Cette crise profite au système avant tout», renchérit-il, rappelant que l’interdiction formelle de rassemblement et de manifestation instaurée par les autorités «arrange bien ceux qui veulent tuer le hirak».

Les gens ont-ils arrêté de manifester par peur de la contagion ou parce que les autorités ont menacé de sévir contre les manifestants? Probablement pour les deux raisons, et surtout «pour ne pas donner l’image d’un mouvement anarchique, suicidaire, alors que le monde entier est en train de se confiner», fait remarquer le jeune étudiant.

«Dieu nous a chassés de sa maison!»

Car à Alger, si les autorités ont eu du mal, au début de la pandémie, à sensibiliser une population très rétive aux recommandations officielles, un événement a changé la donne. La fermeture, mardi 17 mars, des mosquées, lieu central de la vie sociale et quotidienne. Lors de l’appel à la prière, les Algériens, incrédules, ont entendu ce mot d’ordre: «Priez chez vous!» «Ma grand-mère a pleuré en écoutant cet appel inédit. Depuis, elle me répète: «Dieu nous a chassés de sa maison, c’est une catastrophe!» témoigne Djamila, cadre dans une multinationale, qui a choisi l’autoconfinement depuis déjà une dizaine de jours. «Le télétravail, c’est du luxe ici. Ça ne sera pas possible pour l’écrasante majorité des gens», confie-t-elle.

Seule la ville de Blida, foyer important du coronavirus, à une cinquantaine de kilomètres au sud d’Alger, est complètement confinée, alors qu’un couvre-feu entre 19h et 7h a été instauré à Alger. Les autorités ont fermé les écoles et les universités, suspendu tout le transport intérieur et extérieur, interdit les taxis et les fêtes et commencé à adopter le protocole de la chloroquine pour les cas les plus graves.

«Il nous reste les balcons»

Officiellement, le pays disposerait de 2500 lits de réanimation et tente d’acquérir de nouveaux équipements. La solidarité s’organise aussi, à l’image de ces Algériens qui distribuent bénévolement des colis alimentaires aux habitants confinés de Blida. Jusqu’à jeudi soir, 367 cas et 25 décès ont été enregistrés. «Il est probable qu’on s’achemine progressivement vers le confinement général», note un médecin algérois qui poursuit: «Il ne nous reste donc que les balcons! On va y mettre le drapeau algérien et nous crierons, nous taperons dans les casseroles pour les détenus politiques et contre le système et le pouvoir des militaires.»

En signe de défi au couvre-feu, à l’arrestation d’un journaliste et au procès jugé «illégal» d’un opposant mardi, le centre-ville d’Alger s’est animé le soir même d’un bruyant concert de casseroles. Le début peut-être d’un «hirak des balcons». Comme pour signifier que le virus mortel ne tuera pas la contestation.

Créé: 26.03.2020, 22h02

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