Monique Barbier-Mueller vient de s'éteindre. L'art et l'Afrique. Une vie bien remplie

Carnet noirLa fille de Josef Müller et la veuve de Jean Paul Barbier-Mueller avait dû trouver un espace pour développer sa propre personnalité. Ce fut la création contemporaine

Monique Barbier-Mueller vue par Malick Sidibé.

Monique Barbier-Mueller vue par Malick Sidibé. Image: Succession Malick Sidibé, Musée Barbier Mueller,

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Cette fois-ci, c'est vraiment la fin d'une époque! À la fin de décembre 2016 disparaissait Jean Paul Barbier-Mueller. Aujourd'hui, son épouse, Monique, s'en est allée. La nouvelle est tombée mercredi 7 août 2019, alors que je venais de parler de l'exposition organisée avec son aide au musée familial du 10, rue Calvin. Elle y présentait des photographies du Malien Malick Sidibé. Un choix qui la résume. À 90 ans, la Genevoise d'adoption restait passionnée par le continent noir, qu'elle avait si souvent visité, s'impliquant volontiers sur place. Elle peinait du coup à comprendre les querelles agitant aujourd'hui gouvernants et institutions à propos de restitutions patrimoniales. Son père, son mari et elle-même avaient beaucoup contribué à faire connaître à l'Occident des cultures jusque-là déconsidérées. Notons à ce propos qu'elle me semblait géographiquement davantage Afrique et son mari plutôt Indonésie. Le monde, c'est tout de même grand!

Monique Barbier-Mueller était née à Genève (et non à Soleure comme toujours écrit) en 1929. Elle avait de qui tenir. Son père avait formé depuis les années 1910 une très importante collection de peinture contemporaine, qui s'était bientôt doublée d'une autre, composée d'un art restant alors «nègre». Liée à Ferdinand Hodler, sa tante Gertrud Dübi-Müller avait acheté un Van Gogh à 19 ans et elle avait reçu un Klimt comme cadeau de mariage. Lorsqu'elle a 7 ans, les parents de cette enfant unique divorcent. «Mon père a décidé de vivre à Paris, et je l'ai suivi», déclarait en 2017 Monique Barbier-Mueller à la «Gazette Drouot». Ils habiteront ainsi au 83, boulevard Montparnasse, croisant aussi bien le patriarche Ambroise Vollard (un marchand) que le jeune Nicolas de Staël (un peintre). L'ensemble alors réuni, tenant de la caverne d'Ali Baba, se focalise toujours plus sur les arts extra-européens. C'est cependant le retour forcé vers la Suisse en 1942. La situation devient trop lourde sous l'Occupation, et Josef Müller se retrouve atteint dans sa santé.

Soixante-deux ans de mariage

Parfaitement bilingue, ce qui fera d'elle une traductrice diplômée maîtrisant en plus l'anglais et l'espagnol, Monique Müller se fait courtiser par Jean Paul Barbier, de quelques mois son cadet. «Et moi qui n'aimais que les grands blonds», me confiait Monique au soir de sa vie, toujours à la «Gazette Drouot». Des poèmes d'amour vont la fléchir. Ce sont les fiançailles en 1953, puis le mariage l'année suivante. Il va durer soixante-trois ans, avec toutes sortes d'aventures, notamment immobilières. Jean Paul Barbier racontait ainsi avec délices l'effroi de Monique apprenant qu'elle se retrouvait maîtresse de maison au château de Lucens. Il y a aussi eu la villa avec jardins à l'italienne très au-dessus de Saint-Tropez. Elle qui préférait les villes, avec un café au bout de la rue! Et enfin la folie d'un château Louis XIII près de Paris, où le couple n'a sauf erreur jamais habité. «Mais c'est un bel objet», disait avec gourmandise son mari.

Mère de trois fils, Gabriel, Thierry et Stéphane, Monique Barbier (le nom Barbier-Mueller n'apparaîtra accolé qu'en 1985) a dû assez rapidement se ménager un terrain. Sa chambre à elle. Il n'était pas facile de vivre avec un père (décédé en 1977) et un mari dotés d'une aussi forte personnalité, celle de Jean Paul devenant de plus facilement tonitruante. Il y avait chez ce dernier une solide base de culture classique. Et donc un intérêt prononcé pour le passé. Monique s'est voulue en revanche tournée vers aujourd'hui, demain restant, on le sait, impossible. D'où des choix très différents. «Une collection est l’œuvre d'une personne, c'est ce qui en fait les limites et la grandeur», expliquait-elle dans «Le Figaro». La femme avait ainsi éprouvé un coup de foudre pour un Picasso de 1929, vu chez le marchand bâlois Ernst Beyeler. Elle était descendue dans le temps aussi bien avec un Warhol acheté sur place à New York qu'avec Brice Marden, Jean Tinguely, Jeff Koons, Agnes Martin ou Cheri Samba. À nouveau l'Afrique en compagnie de ce dernier... Le tout remplissait un étage de leur énorme demeure de la Vieille-Ville. Tout devient plus facile quand on a de la place!

Une passion pour l'inventivité

«Ma vraie passion concerne l'inventivité de l'homme», déclarait Monique Barbier-Mueller au «Journal des Arts». D'où le goût des voyages. Des rencontres. Des découvertes. Avec elle, le contact passait, ou il ne passait pas. Il y avait tout de même, ancré dans sa personne, un fond de réserve. La femme se voulait en retrait. Il fallait renouer la relation à chaque rencontre. La vedette indiscutée restait Jean Paul jusqu'en 2016. Mais la vivacité était toujours demeurée chez elle, en dépit de fortes difficultés de locomotion. On rencontrait la dame à Art Basel ou en partance en train pour Soleure. Elle avait même décidé d'écrire. Il manquait un livre sur sa tante Gertrud. Elle l'a donc rédigé, même si elle n'avait pas osé «lui poser les bonnes questions pendant qu'il était temps». C'était en 2017. Hier en quelque sorte. Pour elle, la vie aura été pleine. Mais elle a aussi su la remplir.

Un article publié par le magazine économiqueBilan.ch.

Créé: 08.08.2019, 18h10

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