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La veuve d’un traître de Daech, exécuté, raconte son calvaire

A l’est de Mossoul libéré, le cimetière des déserteurs. Une femme de djihadiste témoigne de sa vie sous le règne de l’Etat islamique.

Des civiles fuient Mossoul alors que les troupes irakiennes vont combattre en ville.
Des civiles fuient Mossoul alors que les troupes irakiennes vont combattre en ville.
Reuters

A l’est de Mossoul, derrière les grilles et barbelés du camp de déplacés d’Al Khazir, Oum Omar survit dans l’ombre de Farouk al Doulaimi, son mari djihadiste. A la fin de février, la reprise par les forces d’élite irakiennes du village d’Arghanti, situé près de l’aéroport international de Mossoul, au sud de la ville, a mis au jour l’un des plus grands cimetières du groupe Etat islamique (Daech). Sur les 2400 corps enterrés, «plusieurs centaines sont ceux de djihadistes irakiens, arabes ou étrangers, condamnés à mort pour vols, traîtrise ou encore désertion», assure un officier irakien du renseignement, souhaitant garder l’anonymat.

Au cœur de cette colline uniquement peuplée de morts est peint sur une pierre le nom de Farouk al Doulaimi. Ce combattant de trente ans, originaire du bastion sunnite de Falloujah, à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest de Bagdad, a été exécuté à Mossoul, il y a sept mois, par le groupe Etat islamique. Réfugiée avec son enfant au milieu de 17 000 autres déplacés, Oum Omar ignore que moins de trente kilomètres de désert séparent sa tente de la sépulture. Assise sur le sol, les yeux rivés sur un tapis sali par des va-et-vient constants, elle accepte pour la première fois de revenir sur un passé caché et douloureux.

«Il pouvait être violent»

Un matin d’août 2016, des hommes armés, porteur d’un message, sont arrivés dans sa maison de la localité d’Hay al Bakr, à l’est de Mossoul. «A haute voix, ils m’ont lu la lettre prouvant la mort de mon mari, puis ont violemment lâché: «Nous l’avons tué car il a fui le champ de bataille. C’est un lâche et il n’y a pas de place pour les lâches dans le califat», explique-t-elle, les yeux embués de larmes.

Après s’être cent fois imaginé sa mort et l’avoir crainte, Oum Omar dit avoir éprouvé du soulagement. «L’annonce de sa mort ne m’a pas surprise. Il ne rentrait qu’une fois tous les quinze jours et il ne me parlait jamais de ses activités. Nos conversations se limitaient aux détails du quotidien. Dans cette maison qui nous avait été donnée par le groupe Etat islamique, je n’avais ni télé ni Internet. Je n’avais qu’un petit jardin où m’aérer. Je passais mes journées à m’occuper de notre bébé, à m’ennuyer terriblement», se souvient-elle. Ses retours sont ponctués d’insultes. Les coups pleuvent à la moindre question. A elle d’insister, comme pour vouloir le disculper: «Lorsque je dépassais les limites que notre religion nous impose à nous, les femmes, que je ne savais pas me tenir, il pouvait être très violent avec moi. Vous savez, il n’aimait pas tuer et n’était pas sectaire.»

Recluse chez elle, Oum Omar n’entretient aucun lien avec les autres femmes de combattants, qu’elle n’aperçoit que très rarement. A la mort de son mari, des membres du groupe Etat islamique se sont relayés pour lui apporter des biens de première nécessité. Trois d’entre eux la violent sans qu’elle n’oppose la moindre résistance. Un sacrifice accompli au nom du djihad. «Une femme a le devoir de répondre aux besoins sexuels des combattants», assume-t-elle, tête baissée.

Donnée à l’émir du quartier

Au quarantième jour de deuil, sa vie bascule à nouveau lorsqu’Abou Koudaifa, l’émir du quartier, la prend pour femme. Elle rejoint alors ses trois autres épouses, dans une maison cossue d’Hay al Bakr. Cette fois, la nourriture y est abondante, l’ameublement confortable, mais les coups de câble en cuivre et les menaces sont durement supportables. Oum Omar donne régulièrement à son fils des somnifères afin que l’émir, agacé par les cris et les pleurs, n’en vienne à le jeter par la fenêtre.

Puis un jour de novembre, l’esclavage cesse. Dans les rues, les combats font rage. La disparition de l’émir, à la fin d’octobre, a précédé l’arrivée dans le village de la Golden Brigade, ces forces spéciales irakiennes. Affranchie de la tutelle djihadiste, Oum Omar et les trois autres femmes décident, par un froid glaçant, de quitter la ville. Leur fuite a pris fin dans le camp d’Al Khazir.

Plus au sud, coincé entre la ville d’Amriyat al Falloujah et Bagdad, s’étend le vaste camp de déplacés de Bzibiz. Plusieurs milliers d’Irakiens s’y entassent. Oum Farouk, 62 ans, y vit depuis juillet 2015, sans nouvelle de son fils, Farouk al Doulaimi, simple agriculteur. «Au moment de fuir Falloujah en état de siège, il m’a dit: hors de question. Je ne suis pas un lâche. Je vais rejoindre Mossoul et combattre aux côtés de mes frères de Daech. Il a pris sa femme et son fils, puis est parti», explique cette femme au fort accent de Ramadi.

Depuis le 17 octobre, date du lancement de l’offensive sur Mossoul, l’oreille collée à sa radio, Oum Farouk suit avec attention l’avancée des troupes irakiennes, certaine que son fils continue de se battre en Irak ou en Syrie. «Je ne sais pas s’il a eu raison ou tort de rejoindre l’Etat islamique. Lui y croit, alors, s’il meurt, son combat fera de lui un martyr et c’est ce à quoi j’aspire», jure-t-elle, sans savoir que son supposé djihad a tourné court à Arghanti.

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