Un million d’espèces menacées attendent l’action des États

BiodiversitéAprès le climat, voici la biodiversité! Un rapport mondial lance un cri alarmant censé mobiliser l’action des politiques.

Le constat est alarmant, près de 25% des espèces mammifères sont menacées dans le monde.

Le constat est alarmant, près de 25% des espèces mammifères sont menacées dans le monde. Image: Roger Ward Ward/Reuters

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

C’est une de ces grands-messes où les mondes scientifique et politique se donnent la main pour interpeller l’humanité. Après le GIEC, créé en 1988 à l’initiative de Ronald Reagan et Margaret Thatcher pour documenter l’évolution climatique, voici l’IPBES qui devra en faire autant sur l’évolution de la biodiversité. Créé en 2012 sous l’égide de l’ONU, cette «Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques» a rendu lundi à Paris son premier rapport, et le moins qu’on puisse dire est qu’il est alarmant.

Sur les 8 millions d’espèces végétales ou animales présentes sur terre, 1 million sont menacées d’extinction, selon l’IPBES, et pour une grande partie le danger pourrait se concrétiser dans les décennies à venir. «La nature décline globalement à un rythme sans précédent dans l’histoire humaine et le taux d’extinction des espèces s’accélère, provoquant dès à présent des effets graves sur les populations», affirme le rapport, rédigé par 145 experts de 50 pays qui ont analysé plus de 15 000 références scientifiques.

«Après ce rapport, personne ne pourra dire que nous ne savons pas que nous sommes en train de dilapider un patrimoine commun», a résumé Audrey Azoulay, la directrice générale de l’Unesco, qui abritait la conférence de presse. Le rapport lui-même fait l’objet d’une synthèse qui a été négociée la semaine passée entre les scientifiques et des diplomates représentant 132 pays, ce qui a débouché sur un accord signé samedi à 3 heures du matin.

Le G7 et la COP15 décideront

Ainsi le document servira de base à des propositions d’action qui devraient être décidées lors du sommet du G7 cet été à Biarritz, et plus encore l’année prochaine, lors de la COP15 qui se tiendra en Chine. Cette publication de l’IPBES est donc la première étape d’une intense activité diplomatique qui ne fait que commencer. «Avec ce rapport, nous voulons transmettre un message d’espoir au monde, a relevé Anne Larigauderie, secrétaire générale de l’IPBES: nous n’avons pas perdu la bataille, et si on lui en donne la possibilité, la nature pourra reprendre ses droits.

Car la nature a vu ces droits effroyablement rétrécis. Selon le rapport, 75% de la surface terrestre sont «sévèrement altérés» par les activités humaines, et 40% des océans. Au niveau mondial, 87% des zones humides ont disparu depuis le XVIIIe siècle. L’agriculture et l’élevage occupent plus du tiers des terres du globe et accaparent 75% des ressources en eau douce. La pêche aussi exerce une pression énorme: en 2015, 33% des stocks de poissons marins ont été surexploités, 60% ont été pêchés à la limite de la durabilité et 7% seulement en dessous de cette limite, ce qui assure une reproduction confortable…

Cinq facteurs contribuent à cette menace qui pèse sur la biodiversité. Dans l’ordre, c’est d’abord l’utilisation des terres, notamment par les activités humaines dont l’agriculture et la déforestation; ensuite il y a l’exploitation directe des ressources par la pêche et la chasse; puis le changement climatique joue un rôle croissant, qui pourrait devenir primordial si le réchauffement n’est pas contenu; enfin les deux derniers facteurs sont la pollution et les espèces invasives, qui jouent un rôle non négligeable dans l’affaiblissement des espèces autochtones.

Impliquer la finance

Cette multiplicité de facteurs où la pollution ne joue en définitive qu’un rôle parmi d’autres conduit Robert Watson, chimiste britannique et président sortant de l’IPBES, à prôner une action qui déborde le secteur environnemental et inclut l’agriculture, les transports, «et surtout la finance». «Les systèmes financiers doivent arrêter de se fixer sur la croissance du PIB et celui-ci doit intégrer le capital naturel, social et humain», affirme-t-il. Il dénonce aussi «les subventions délétères» dans le domaine de l’agriculture, des transports et de l’énergie, qui encouragent à la production plutôt que d’inciter à des pratiques propres. «Mais beaucoup de gens vont s’y opposer, car cela va contre leurs intérêts privés», lâche-t-il en guise d’avertissement.

Cette petite phrase qui tombe sommairement ne fait qu’esquisser l’ampleur des résistances, à coup sûr considérables. Car s’il est facile de s’accorder sur le constat, les solutions sont infiniment plus douloureuses. «Quand on protège l’environnement, souvent les emplois sont transférés ailleurs et c’est un arbitrage tragique», a reconnu un des chercheurs présents lors de la conférence de presse. D’où l’intérêt de définir des standards minimaux qui s’imposeraient partout. C’est le travail des politiques – il ne fait vraisemblablement que commencer…

Créé: 06.05.2019, 20h20

Pourcentage des espèces menacées d'extinction dans le monde

Une espèce sur trois en Suisse

La lutte pour la biodiversité reste un enjeu très local. Sur les 45 000 espèces répertoriées en Suisse, une sur trois est considérée comme menacée, selon l’Office fédéral de l’Environnement. Parmi elles, quarante n’existent que sur notre petit territoire: Stygepactophane du Jura – un petit crustacé – Bondelle, Génépi des neiges… Leur extinction signifierait une disparition à l’échelle mondiale, à l’instar de la féra du Léman, dès les années 20. Parmi les espèces les plus menacées, Thomas Brooks, de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), cite l’Apron du Rhône – ou Zingel asper – un poisson d’eau douce du bassin du Doubs.

Travaillant pour le Forum Biodiversité au sein de l’Académie Suisse des sciences naturelles, Eva Spehn – qui fait partie de la délégation suisse à l’IPBES – note qu’«en Suisse, les principaux facteurs à l’origine de ce déclin sont l’agriculture, les transports ou la construction, qui au morcèlent les zones d’habitats». Eva Spehn rappelle que «la situation des insectes est alarmante en Suisse». Selon le Forum Biodiversité, 60% des 1143 espèces d’insectes sur liste rouge en Suisse – à l’instar des libellules – sont en danger. A la clef une diminution de la pollinisation, un surcroît d’organismes nuisibles ou le déclin de la base alimentaire des oiseaux.

Coordonateur de la plateforme IBPES au sein de l’UICN, Flore Lafaye de Micheaux rappelle que l’un des messages forts du rapport publié lundi reste «l’imbrication des enjeux de la biodiversité et du changement climatique». En 2016, une étude de cette organisation basée à Gland avait montré que les huit dixièmes des processus écologiques – qui sont au fondement de la vie sur Terre – étaient directement touchés par le changement du climat. Cela marche dans les deux sens. Son collègue Sandeep Sengupta souligne que la protection, la restauration ou la gestion des écosystèmes peuvent fournir 30% de l’effort nécessaire d’ici à 2030 pour limiter à 2 °C le réchauffement de l’atmosphère.

Pierre-Alexandre Sallier

Articles en relation

Un afflux d’initiatives vertes cherchent les faveurs du peuple

Initiatives fédérales Deux initiatives populaires pour préserver la biodiversité et le paysage viennent d’être lancées. «Il y a urgence!» Plus...

Plus de 200 millions de migrants environnementaux en 2050

Climat Certains modèles annoncent jusqu'à un milliard de déplacés si rien n'est entrepris pour freiner les changements climatiques. Plus...

Il faudra apprendre à résister aux vagues de chaleur

Climat Les pics de température seront plus nombreux, plus longs, plus intenses. Le nombre de morts augmentera à chaque degré supplémentaire de 2% à 5%. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

)6 nouveaux projets en faveur des piétons et des cyclistes
Plus...