En Ukraine, une loi sur les langues agite les minorités

IdentitésUne loi renforce l’ukrainien comme langue principale. Nombre de communautés s’inquiètent et l’affaire dépasse les frontières.

Pour Petro Porochenko, la clause linguistique est une condition pour permettre aux jeunes de s’épanouir en Ukraine et se faire une place sur le marché du travail.

Pour Petro Porochenko, la clause linguistique est une condition pour permettre aux jeunes de s’épanouir en Ukraine et se faire une place sur le marché du travail. Image: Keystone

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«En soi, la nouvelle loi apporte des avantages conséquents. Mais ici, elle choque beaucoup de personnes. Il y a des gens qui croient vraiment qu’on va leur interdire de parler le hongrois.» Jointe par téléphone, Katalin Mede est enseignante dans la petite ville ukrainienne de Berehovo, à quelques kilomètres de la frontière avec la Hongrie. Environ 150 000 Hongrois vivent en Ukraine, principalement autour de Berehovo. Katalin Mede estime qu’ils «encaissent le choc» d’une nouvelle loi sur l’éducation adoptée à Kiev. Celle-ci fait de l’ukrainien la langue principale d’éducation obligatoire à partir de l’équivalent de la dernière année de l’école primaire en Suisse. Les nombreuses minorités nationales du pays craignent donc pour leurs droits linguistiques.

La loi sur l’éducation est par ailleurs une révolution du système éducatif national, afin de rompre avec les traditions soviétiques, l’adapter aux modèles européens, augmenter les salaires des enseignants, renforcer l’autonomie des écoles, etc. La réforme a été préparée pendant un an et demi. Mais c’est juste avant le vote qu’un article restreignant l’utilisation des langues minoritaires a été ajouté par des députés.

Réactions internationales

Pour Petro Porochenko, la clause linguistique est une condition pour permettre aux jeunes de s’épanouir en Ukraine et se faire une place sur le marché du travail. Dans un précédent entretien, en septembre 2014, Katalin Mede avait reconnu que «la plupart des Hongrois ici ne parlent pas l’ukrainien et se voient très peu liés à l’Ukraine». La communauté de Berehovo et des villages alentours est bien connue pour vivre «à l’heure de Budapest», et non sur le fuseau horaire de Kiev.

Malgré cette promesse d’intégration, la loi n’échappe pas à une controverse internationale. La Pologne, la Moldavie, la Grèce, la Bulgarie, toutes liées à des communautés nationales en Ukraine, se sont inquiétées publiquement. Le président roumain a annulé un déplacement officiel à Kiev en protestation. Le gouvernement hongrois a été le plus radical, en dénonçant un «coup de poignard dans le dos», et en menaçant de bloquer toute future étape de l’intégration européenne de l’Ukraine.

Kiev crie au malentendu et promet des consultations internationales. Des experts soulignent que la loi, qui doit entrer en vigueur en 2020, est formulée de manière suffisamment floue pour permettre l’utilisation de «langues officielles de l’Union européenne» comme langues d’éducation. Quant aux critiques des capitales européennes, l’expert en analyse de la désinformation Adam Lelonek, à Lviv, estime qu’elles sont dues à des facteurs de politique interne, ou tout simplement à des questions de «mauvaise foi».

Dirigée contre le russe

Pour certains, la controverse élude le problème principal: «Pourquoi créer toutes ces controverses pour les minorités, alors que cette loi est clairement dirigée à l’encontre du russe?» s’exclame Iaroslav Halas, porte-parole de Hennadiy Moskal, gouverneur de la région de Transcarpatie, foyer de plusieurs communautés nationales. De fait, le russe ne pourra bénéficier des dérogations accordées aux «langues officielles de l’UE». Quelque 400 000 enfants, soit 10% des élèves d’Ukraine, étudient dans des langues minoritaires. La plupart d’entre eux étudient en russe.

La Fédération de Russie a accusé Kiev de vouloir établir «un Etat unilingue dans un pays de fait multinational». Une critique ancienne, utilisée contre l’Ukraine au début de la guerre du Donbass en 2014. D’aucuns s’inquiètent du ressentiment que la loi pourrait entretenir parmi les populations russophones. Et le politologue Oleksiy Panych de s’interroger: «Comment imaginer une réintégration des territoires séparatistes russophones avec une telle loi? C’est un cadeau fait au Kremlin.»

(TDG)

Créé: 28.09.2017, 21h24

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