Trump veut acheter le Groenland et contrer Pékin

Bataille polaireIdée en l’air ou vrai projet? Washington défend ses intérêts stratégiques sur ce territoire danois courtisé par la Chine.

La ville de Tasiilaq, au Groenland. (Image d'illustration.)

La ville de Tasiilaq, au Groenland. (Image d'illustration.) Image: Reuters

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Simple boutade? Même les proches de Donald Trump n’en sont pas certains. Selon le Wall Street Journal, le président des États-Unis a évoqué à plusieurs reprises la possibilité de racheter le Groenland, ce gigantesque territoire arctique appartenant au royaume du Danemark. Il aurait demandé ce qu’en pensaient ses conseillers... «avec divers niveaux de sérieux», précisait jeudi soir l’article du quotidien new-yorkais, qui a immédiatement fait le buzz sur les réseaux sociaux.

L’idée n’est pas totalement saugrenue. Avant Trump, le président Harry Truman avait déjà proposé en 1946 d’acheter l’île au Danemark pour 100 millions de dollars. Mais la toute première offre des États-Unis date en fait de 1867. Ces avances n’ont jamais fait céder Copenhague, qui cependant a accepté de vendre en 1917 les Antilles danoises, rebaptisées «Îles Vierges» par Washington. Rappelons aussi que l’Alaska fut acheté à la Russie en 1867 pour 7,2 millions de dollars de l’époque. Cela dit, on imagine mal aujourd’hui le Danemark mettre en vente ce vaste territoire grand comme quatre fois la France et peuplé de 56’000 habitants disposant d'une large autonomie.

Les ambitions chinoises

Ce qui est sûr, par contre, c’est que le Groenland est devenu un enjeu de taille pour les États-Unis. D’ailleurs, Donald Trump s’y rend en visite officielle le 2 septembre. L’île recèle d’immenses richesses minérales et son emplacement stratégique qui lui vaut d’accueillir une base américaine à Thulé. Mais le voyage du locataire de la Maison-Blanche révèle surtout les craintes suscitées à Washington par les dernières tentatives de Pékin pour s’y implanter et d’y faire passer une «route polaire de la soie».

Retour en arrière. En mai 2018, Pékin place ses espoirs dans son mastodonte de travaux publiques China Communications Construction Company (CCCC), préqualifié pour réaliser l’extension des aéroports de Nuuk et d’Ilulisaat, d’un coût estimé à 3,6 milliards de couronnes (537 millions de francs).

Le choix du gouvernement local d’attribuer le plus grand chantier d’infrastructures aéroportuaires du Groenland à un groupe chinois plutôt qu’à l’un des cinq concurrents occidentaux suscite immédiatement l’inquiétude de Washington et Copenhague. Et pour cause, selon le professeur Joergen Delman, expert dans les questions sino-arctiques: «Le groupe étatique chinois ferait tout pour remporter ce projet lié directement aux intérêts substantiels de Pékin en Arctique. Et les aéroports groenlandais constitueraient une contribution à cette stratégie».

Mises en garde

Quelques jours après l’annonce du choix de CCCC, le secrétaire américain à la Défense de l’époque, Jim Mattis, exprime au gouvernement danois ses «vives préoccupations face aux investissements chinois qui comportent à terme un risque de présence militaire au Groenland». Washington craint, dit-il, de voir «Pékin créer au Groenland une situation similaire à celle en mer de Chine méridionale, où il a déployé des batteries de missiles sur des îlots artificiels à l’appui de ses revendications territoriales.» Tout aussi préoccupé, le gouvernement danois s’empresse d’injecter 1,6 milliard de couronnes (239 millions de francs) dans ce projet pour détenir une minorité de blocage et empêcher la prise de contrôle par CCCC du secteur des transports.

Un an après ce premier signal d’alarme, en mai 2019, le secrétaire d’État américain Mike Pompeo réitère la mis en garde américaine à l’occasion d’une réunion du Conseil de l’Arctique en Finlande. Il vise les efforts de Pékin de construire des infrastructures dans cette région, risquant de la transformer en une autre arène de revendications territoriales. «Voulons-nous que l’océan arctique devienne une nouvelle mer de Chine méridionale, objet de militarisation et de revendications territoriales?» s’interroge-t-il. Et de promettre «une présence accrue des États-Unis» en décidant de «rétablir une représentation diplomatique permanente au Groenland».

Selon Jon Rahbek-Clemensen, enseignant à l’Académie de Défense à Copenhague, «les États-Unis et le Danemark ont beaucoup fait depuis pour influencer les Groenlandais et les détourner de la Chine». Ainsi, «les Américains ont annoncé leur intérêt d’investir dans des projets d’infrastructures aéroportuaires et une coopération en matière de santé, d’éducation, de recherche et de tourisme, offrant une alternative au gouvernement groenlandais, pourtant attiré par l’Empire du Milieu». Car l’intérêt des autorités locales est marqué. Le premier ministre de l’île, Kim Kielsen, s’est rendu en Chine en 2017 à la tête d’une délégation pour sonder les possibilités de coopération dans la recherche arctique, le développement des matières premières et des infrastructures, l’éducation et le tourisme.

Le Danemark tiraillé

En juin dernier, les efforts américains finissent par payer. Face à cette levée de boucliers, CCCC annonce son retrait de l’appel d’offres, sans explications. «L’entrepreneur chinois a peut-être pressenti qu’il ne pouvait pas gagner la partie en raison des pressions politiques de Washington et Copenhague sur le gouvernement groenlandais, analyse Jon Rahbek-Clemensen. Le Danemark risque ainsi de nuire à ses relations avec Pékin. Mais c’est un risque que Copenhague est obligée de courir car le lien avec les États-Unis reste déterminant.»

Créé: 16.08.2019, 14h11

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Braquage: La Poste renonce aux transports de fonds
Plus...