Les «trois de Briançon» libérés, mais leur combat continue

Soutien aux migrantsCris de joie jeudi devant le tribunal de Gap. Les deux Genevois Bastien et Théo vont sortir des Baumettes, mais restent en France.

En face du tribunal de Gap, jeudi, les soutiens aux «trois de Briançon» étaient mobilisés. À gauche, Michel Rousseau, de l’association Tous Migrants.

En face du tribunal de Gap, jeudi, les soutiens aux «trois de Briançon» étaient mobilisés. À gauche, Michel Rousseau, de l’association Tous Migrants. Image: Cathy Macherel

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«Ils vont sortir, quel soulagement! On va pouvoir retrouver un peu de sérénité, même si le combat est loin d’être terminé.» Après deux heures d’attente, Romain, 24 ans, descendu depuis Genève, exulte devant le tribunal de Gap. La décision de justice sur le sort des deux Genevois Bastien et Théo, ainsi que de l’Italienne Eleonora, tous trois poursuivis pour avoir participé à une manifestation promigrants dans les Hautes-Alpes, vient de tomber. Ils vont pouvoir sortir de prison, mais devront rester en France jusqu’à leur jugement, attendu le 31 mai. Ils logeront chez des particuliers et devront pointer tous les jours au commissariat. «C’est déjà mieux que les Baumettes», souligne Romain, ami de Bastien et Théo, qu’il connaît des bancs de l’Université de Genève.

Sur les quelque 250 personnes présentes devant le tribunal de Gap, une douzaine de Genevois ont fait le déplacement pour soutenir ceux que l’on surnomme depuis leur arrestation, le 22 avril, les «trois de Briançon». Ce jour-là, à la station de Montgenèvre, sur la frontière devenue une route très empruntée par les migrants pour rejoindre la France depuis l’Italie, Bastien, Théo et Eleonora ont participé à une manifestation au cours de laquelle une trentaine de sans-papiers auraient passé la frontière. Repérés par la police à Briançon, les trois manifestants (sur 150 environ qui y ont participé) ont été arrêtés. Ils sont maintenant accusés d’avoir favorisé le passage de la frontière d’étrangers non autorisés à entrer sur le sol français.

Menottés jusqu’à Marseille

Aurélie Valletta, avocate à Genève, amie de Théo et Bastien, est aussi descendue à Gap. Soulagée de savoir que ses proches vont sortir de prison, elle sait aussi qu’il faudra continuer à mettre la pression face à une affaire éminemment politique, au moment où la France vient de durcir sa législation sur l’immigration. «Car jusqu’ici, la justice a totalement perdu le contrôle de la procédure. Théo et Bastien ont été traités comme s’ils étaient de dangereux criminels.»

Les deux Genevois ont en effet fait savoir par la voix de Michel Rousseau, de l’association Tous Migrants, à Briançon, qu’ils avaient été menottés, aux chevilles et aux poignets, pour leur transport de Gap jusqu’à la prison des Baumettes, à Marseille. «On tombe sur la tête dans cette affaire, commente Michel Rousseau. Là-haut, à la frontière, la police laisse tranquille les extrémistes de droite qui sont encore dans la région. Ces jours-ci, ils traquent les migrants la nuit, nous avons plusieurs témoignages en ce sens. Mais on s’acharne sur ceux qui prônent la fraternité, l’aide à ceux qui en ont besoin. La France doit savoir si elle veut être celle de Maurice Papon ou celle de Jean Moulin. C’est très grave ce qui est en train de se passer dans notre pays.»

Profils inoffensifs

Devant le procureur, les avocats des prévenus ont plaidé en avançant le profil inoffensif des prévenus, afin de réclamer leur sortie de prison. Les deux avocats des Genevois ont aussi rappelé que l’un doit passer des examens à l’Université de Genève à la fin de mai, tandis que l’autre doit bientôt débuter un emploi. C’est en Savoie que Bastien résidera jusqu’à son procès, tandis que Théo sera en Haute-Savoie. Eleonora, elle, sera logée dans les environs de Marseille. Ils ne peuvent donc pas rentrer chez eux, «mais psychologiquement, ce sera aussi moins difficile d’aborder leur procès dans ces conditions, plutôt qu’avec les menottes aux poignets», relèvent les avocats des prévenus à la sortie de l’audience. Pour Cécile Faure-Brac, l’avocate de Julien, «la forte mobilisation a sans doute aussi pesé dans la décision des juges de libérer de prison les trois prévenus».

Julien, un ami d’enfance de Théo, sait que la route sera encore longue jusqu’au 31 mai, jusqu’à ce que les prévenus soient blanchis. «Cette histoire est complètement folle. Quand j’ai appris leur arrestation, j’étais sûr qu’en deux jours se serait réglé. On est dans un contexte clairement politique. Et le risque, c’est que la France veuille faire d’eux un exemple.»

Effet paradoxal

«L’affaire, au moins, crée un incroyable élan de solidarité, qui traverse les frontières», relève-t-il. Pas seulement pour Théo, Bastien et Eleonora, mais pour la cause qu’ils ont défendue. Ils sont devenus les figures symboles des Justes, répètent les militants qui s’activent dans les différents comités de soutien, lesquels ne cessent de renforcer leurs liens, effet paradoxal des poursuites de la justice française. «C’est aussi formidable de voir à quel point en France, en Suisse, en Italie, des personnalités se sont mobilisées en quelques jours. De Mgr Jacques Gaillot à Jean-Luc Mélenchon, en passant par Jean Ziegler, les soutiens pleuvent», se réjouit Michel Rousseau, de Tous Migrants.

À Marseille, devant la prison des Baumettes, les militants chantaient en début de soirée jeudi en attendant la sortie des «trois de Briançon». Ces prochains jours et semaines, d’autres actions seront prévues pour continuer à soutenir les trois prévenus en attendant leur procès. À commencer par une fête, samedi soir à Genève.


«L’important, c’est qu’ils soient libres»

À Genève aussi, la joie est perceptible. Surtout dans la voix de la maman de Théo. «On vient d’apprendre la nouvelle, réagit-elle. On est soulagé. Ils vont enfin sortir de ce trou des Baumettes. L’important, c’est qu’ils soient libres. Qu’ils retrouvent la nature et leurs proches. Un pas après l’autre…»

Parmi les nombreux soutiens aux «Trois de Briançon», on compte le comédien Jean-Luc Bideau. «Ouf!» lance-t-il en apprenant la libération du trio. «Je trouvais cela complètement ridicule qu’on envoie des gens aux Baumettes comme ça. C’est de la folie. Et d’un autre côté, on ne touche pas aux mecs d’extrême droite qui ont bloqué la frontière (Ndlr: le samedi 21 avril, un groupe de Génération Identitaire s’est déployé au col de l’Échelle). C’est à n’y rien comprendre.» Une incompréhension que partage le dessinateur Tom Tirabosco: «On vit une période extrêmement préoccupante. Sous couvert de faire respecter la loi, on se permet ce genre d’aberration.» Plus largement, il estime que «chaque pays d’Europe devrait être capable d’accueillir des migrants. Vingt-cinq mille en France, ce n’est pas un déferlement! C’est une question de solidarité, de responsabilité et d’humanité.»

Les deux Genevois font partie des quelque cent signataires d’une lettre ouverte en soutien à Bastien, Théo et Eleonora. «Personne n’est clandestin. Dans nos montagnes, il n’y a que des hôtes de passage», conclut la missive, rendue publique mercredi. L’appel a bénéficié d’un soutien de poids en la personne de l’écrivain italien Erri De Luca. Dans la liste des signataires, les milieux culturels rejoignent les politiciens. Tels le député français Jean-Luc Mélenchon et l’ancien eurodéputé Alain Krivine. Côté suisse, des conseillers nationaux, des députés et des maires, dont celui de Genève, Rémy Pagani, ont signé. De même que Maria Bernasconi. «Ils sortent de prison, dites-vous? C’est une bonne nouvelle», indique l’ancienne conseillère nationale, saluant au passage «ces jeunes qui s’engagent pour une cause humanitaire». La conseillère nationale vaudoise Ada Marra se réjouit à son tour: «La mobilisation a payé. Mais il reste encore beaucoup à faire en vue du procès le 31 mai. Car le problème de fond demeure: comment la France va-t-elle juger un délit de solidarité?» Marie Prieur

Créé: 03.05.2018, 22h11

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