Le trafic d’organes, nerf de la guerre de Daech

IrakEn deux ans d’occupation djihadiste, Mossoul est devenue l’un des axes majeurs d’un terrifiant business international

Pour financer armes et combattants, Daech a fait de Mossoul l’un des axes majeurs du trafic international d’organes humains.?

Pour financer armes et combattants, Daech a fait de Mossoul l’un des axes majeurs du trafic international d’organes humains.? Image: Reuters

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Cœurs, reins, poumons, rotules… Pour financer armes et combattants, le groupe Etat islamique (EI, Daech en arabe) a fait de Mossoul – la grande ville du nord de l’Irak qu’il a conquise en été 2014, mais qui attend aujourd’hui l’assaut des troupes irakiennes – l’un des axes majeurs du trafic international d’organes humains.

«Ce trafic très lucratif a commencé trois mois après la prise de contrôle de Mossoul et s’est accentué après la reprise par les troupes irakiennes et syriennes des champs pétroliers dont Daech tirait plus de 50% de ses revenus», précise un cadre du Ministère du pétrole. A ce jour, après avoir perdu près de 80% des territoires qu’il avait conquis, Daech ne possède plus en Irak que le champ pétrolier de Najma, situé au sud de Mossoul, dont la production n’excède pas 2000 barils par jour.

L’exhumation par les forces irakiennes de fosses communes, dans lesquelles s’entassaient des corps sans cœur, rein, poumons ou encore rotules, a poussé les autorités irakiennes à tirer la sonnette d’alarme. En février 2015, l’ambassadeur d’Irak auprès de l’ONU, Mohammed al Hakim, accusait Daech de se livrer à du trafic d’organes sur les corps de combattants tués et d’avoir exécuté une douzaine de médecins à Mossoul ayant refusé de participer à ces prélèvements illégaux. «Nous avons des corps. Venez et examinez-les. Il est clair qu’il manque certaines parties», assurait le diplomate, qui, alors, enjoignait le Conseil de sécurité à ouvrir une enquête.

Terroristes et mafieux

Depuis, victimes et profits se sont multipliés sans qu’il soit possible de donner des chiffres précis. Les témoignages recueillis en Irak accréditent la thèse d’un trafic de masse orchestré par des terroristes islamistes en lien avec des réseaux mafieux.

Serwan Ahmed, originaire d’Erbil, au nord de l’Irak, en était, il y a peu encore, l’un des maillons. Cet homme d’affaires de 35 ans, spécialisé dans le BTP, a vu son commerce illicite prendre fin le mois dernier. Alors qu’il roulait sur l’axe Salaheddine-Bagdad, le Kurde a été intercepté par des membres des unités de mobilisation populaire en lutte contre les djihadistes. Une boîte hermétique a attiré immédiatement leur attention. A l’intérieur de l’emballage plastique, enfoui dans de la glace pilée, se trouvait un rein, fraîchement prélevé.

4000 dollars le rein

Capturé, Serwan Ahmed est passé aux aveux. L’organe, acheté 4000 dollars à des djihadistes de Mossoul, devait être revendu 25 000 dollars à un Bagdadien fortuné mais malade, contacté par l’intermédiaire de Facebook. L’échange prévu au point de contrôle de Chaab, à Bagdad, n’a jamais eu lieu.

Le Kurde n’en était pas à ses débuts. Pendant deux ans, les reins, cœurs et poumons achetés à Daech et revendus à de riches hommes d’affaires égyptiens lui ont rapporté près de 5000 dollars par semaine. Serwan Ahmed a assuré qu’une fois prélevés à l’Hôpital général de Mossoul, ces organes transitent, entre autres, par la région autonome du Kurdistan irakien et la Turquie, avant d’être greffés sur des patients issus des quatre coins du monde.

Moussa al Kaissi, combattant au sein des forces Hashed al-Shaabi, confirme cette information et va encore plus loin. Le mois dernier, lors de la reprise par les forces irakiennes de la localité de Shargat, située au sud de Mossoul, des dizaines de terroristes présumés ont été arrêtés, parmi lesquels Khatab, la trentaine, accusé par ses amis de s’être livré à du trafic d’organes. Acculé, le père de trois enfants est lui aussi passé aux aveux. «Son boulot consiste à transporter des combattants grièvement blessés et civils atteints de légers maux dans une cour de l’Hôpital général de Mossoul», explique Moussa al Kaissi.

Chirurgiens étrangers

Le bâtiment qui les reçoit est une annexe de l’hôpital, totalement isolée du reste de l’établissement, aux accès strictement interdits. De hauts gradés irakiens souhaitant garder l’anonymat précisent qu’au moins treize chirurgiens, tous étrangers et payés 22 000 dollars par mois, y travaillent assistés de 6 infirmiers. «Personne ne les voit, personne ne se mélange à eux», disent-ils.

Les patients sont eux aussi triés sur le volet. A Mossoul, les jeunes âgés de 20 à 25 ans, non-fumeurs et sans grande famille pour demander des comptes encourent le risque qu’on leur prélève un ou plusieurs organes.

«Ils viennent consulter pour un petit rhume et en ressortent souvent avec un rein en moins», dénonce le docteur Raad al Shwili, volontaire au sein des unités de mobilisation populaire, confronté à de tels cas. Khatab, qui aurait transporté plus de 45 combattants et civils vers une mort assurée, joue la carte de la fatalité. «Si je ne l’avais pas fait, d’autres l’auraient fait à ma place. De toute façon, les blessés vont mourir et les jeunes n’ont pas d’avenir à Mossoul. Le système du califat ne se change pas.»

Créé: 12.10.2016, 22h29

Articles en relation

Mossoul, l’assaut imminent

Moyen-Orient La bataille pour reprendre à Daech sa «capitale» irakienne sera féroce. Explications. Plus...

L’ex-rappeur devenu recruteur pour Daech

France Un Français de 29 ans a inspiré l’attentat raté aux bonbonnes de gaz à Paris. Son nom revient dans d’autres affaires terroristes. Plus...

«Détruire Daech ne tuera pas la matrice du salafisme qu’est l’Arabie saoudite»

Quinze ans après le 11 Septembre Dans son livre «Dr Saoud et Mister Djihad», Pierre Conesa montre comment Riyad exporte le salafisme dans le monde. Plus...

Eclipsé par Daech, Al-Qaida s’est enraciné loin des regards

Planète djihad Quinze ans après les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, le réseau djihadiste est tout sauf mort. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.