La torture n’est plus un tabou pour les millennials

InterviewUne étude du CICR montre que la génération Y repousse plus loin les limites de la violence en temps de guerre.

Yves Daccord, directeur général du CICR.

Yves Daccord, directeur général du CICR. Image: Lucien Fortunati

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À la veille de l’ouverture du sommet de Davos, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) vient de rendre publiques, à Genève, les conclusions d’une étude réalisée auprès de millennials dans 16 pays dont certains qui ont été confrontés récemment à des conflits sanglants comme la Syrie. Comment la génération Y née dans les années 80 perçoit-elle la guerre? Les humanitaires ont besoin de le savoir pour anticiper ce qui pourrait se passer lorsqu’elle sera au pouvoir.

Les données disséquées à l’issue du sondage réalisé auprès de plus de 16000 personnes entre juin et octobre 2019 donnent quelques de raisons de s’inquiéter. Les lignes bougent et les limites données à la guerre reculent. Si l’usage de l’arme nucléaire reste le tabou ultime avec une majorité écrasante des sondés qui s’opposent à son utilisation, les coups de canifs portés aux Conventions de Genève choquent moins que par le passé même si une majorité de personnes estiment toujours qu’il faut mettre des limites à la guerre. Au total, 36% des millennials estiment que les combattants ennemis capturés ne devraient pas être autorisés à contacter leurs proches, ou que la torture est acceptable dans certaines circonstances.

Pour Yves Daccord, directeur général du CICR, il est important de regarder la réalité en face. «Les membres de la génération Y sont les politiques de demain. Ce qu’ils pensent de la guerre aujourd’hui nous éclaire sur la tournure que prendra le monde à l’avenir», explique-t-il. Interview:

Découvrir que cette génération ne rejette pas massivement le recours à la torture n’a-t-il pas été une surprise?

Non, malheureusement. Le choc, nous l’avons eu lors de notre précédente étude, «Les voix de la guerre», réalisée en 2016. Là, nous avions découvert qu’il y avait un vrai changement dans l’attitude des gens à l’égard de la torture. Les dernières données obtenues par cette nouvelle étude le confirment. Nous voyons surtout cela dans les pays où les gens ne se perçoivent pas en sécurité. Il est très intéressant de constater qu’en Syrie, la population des millennials, elle, est très majoritairement contre la torture. Il y a un décalage entre ceux qui ont expérimenté cette pratique en temps de guerre et ceux qui n’y ont pas été confrontés.

Qu’est-ce qui fait que la torture n’est pas un tabou?

L’environnement culturel a changé. Autrefois, dans les «James Bond», c’était les méchants qui torturaient. Aujourd’hui, James Bond lui-même torture de temps en temps. Des séries comme «24 heures chrono» ont banalisé le fait que le héros pouvait lui aussi avoir recours à des méthodes condamnables pour soutirer une information.

Qu’est ce qui a provoqué ce basculement?

Le langage des responsables politiques a changé après le 11 septembre 2001. Il est devenu extrêmement violent. Au nom de la guerre contre le terrorisme, on a dit qu’il fallait annihiler des gens. Des barrières sont tombées. Il y a eu une déshumanisation de l’adversaire qui, en fin de compte, autorise et légitime toutes les violences.

En quoi une telle étude peut-elle vous aider à bâtir une nouvelle stratégie?

Elle nous fournit des informations sur cette génération qui arrive au pouvoir. Nous voyons qu’elle raisonne de manière différente, qu’elle travaille plus avec les réseaux sociaux et qu’elle se montre assez inquiète pour son avenir. Pour elle, la question de l’usage de l’arme nucléaire reste un tabou, mais le recours à la torture n’en est pas un. Il faut que le CICR travaille de manière à ce que cela change en agissant différemment auprès de ceux qui peuvent l’influencer.

Créé: 16.01.2020, 20h53

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