Tijuana, ville d’errance des migrants et des expulsés

Mexique - Etats-UnisLa ville frontalière entre le Mexique et les Etats-Unis est débordée par l’afflux de migrants bloqués et d’illégaux renvoyés.

Le mur séparant Tijuana de la ville américaine San Diego.

Le mur séparant Tijuana de la ville américaine San Diego. Image: Keystone

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«On marchait dans la rue avec ma femme lorsque la police m’a arrêté. Les agents ont hurlé: «Les mains en l’air!» J’ai été menotté et je n’ai même pas pu dire au revoir à ma femme.» Javier Portugal mélange l’espagnol et l’anglais. Trois heures après son arrestation, ce Mexicain de 45 ans, qui vivait à El Monte, dans le comté de Los Angeles, foulait pour la première fois le sol mexicain depuis vingt ans. Son crime: avoir conduit, une fois, en état d’ébriété. Le grand corps robuste de Javier se met à trembler sous les sanglots. «Je suis arrivé ici sans vêtements de rechange, sans argent, sans rien.»

Javier dit qu’il veut mourir. Depuis son expulsion, il y a trois semaines, il erre, nuit et jour, à quelques mètres du poste frontière El Chaparral, sur la place Viva Tijuana, autrefois remplie de magasins de souvenirs pour les touristes américains et aujourd’hui à l’abandon. Les expulsés d’Obama, ou de Trump, s’y réunissent souvent, une couverture ou une bière à la main, parfois drogués, souvent désespérés.

Détresse psychologique

Ces «rapatriés», comme on les appelle au Mexique, María Galleta les voit débouler tous les matins du poste frontière de Tijuana, ville frontière avec San Diego. Cette Mexicaine aux cheveux blancs et à l’énergie inépuisable les accueille dans le petit bureau de son association, Mères et familles expulsées. «Il faut les aider immédiatement, ils sont dans une détresse psychologique extrême. La séparation avec leur famille a été si brutale qu’ils deviennent suicidaires.» Récemment, un Mexicain s’est donné la mort à Tijuana, à quelques mètres du mur qui le séparait des Etats-Unis. Ce veuf, père de trois enfants restés aux Etats-Unis, venait justement d’être expulsé.

Si María Galleta n’a pas encore constaté une augmentation massive du nombre d’expulsés à Tijuana depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, elle observe en revanche «beaucoup plus de violence» dans le traitement infligé aux personnes en situation illégale arrêtées aux Etats-Unis: «La police les expulse immédiatement, sans passer par le centre de rétention. Parfois, on les menace de les jeter en prison si elles ne signent pas le papier autorisant l’expulsion immédiate, et ça, c’est illégal.»

Les deux décrets présidentiels signés en janvier et février derniers par Donald Trump marquent, par leur dureté, un précédent dans la lutte contre l’immigration illégale aux Etats-Unis. Sous les deux mandats d’Obama, qui a expulsé près de 3 millions de sans-papiers, seules les personnes condamnées par la justice pouvaient être renvoyées dans leur pays d’origine. Désormais, tout individu accusé, sans même avoir été condamné, est expulsable, ainsi que toute personne dont l’agent de police migratoire (ICE) considère qu’elle est susceptible de «constituer un risque pour la sécurité publique».

La «crise du Canal»

«Huit millions de personnes peuvent désormais faire l’objet d’une expulsion expéditive du territoire», estime Esmeralda Flores, avocate à San Diego, qui conseille les gens en situation illégale aux Etats-Unis au sein de l’organisation ACLU. A Tijuana, «il va falloir se préparer à ces expulsions massives, et ce sera difficile, car ici, c’est tous les jours la crise migratoire», déplore María Galleta. L’année dernière, cette crise migratoire s’est convertie en une véritable urgence humanitaire avec l’arrivée, à la frontière, de milliers de Haïtiens (lire ci-dessous). La vingtaine d’auberges pour migrants de Tijuana, toutes tenues par des associations civiles ou religieuses, a vite été saturée. José María García Lara, responsable de l’auberge Juventud 2000 a même dû rajouter, dans l’urgence, des matelas et installer des tentes de fortune dans la cour de son refuge, pour faire face au flux ininterrompu de migrants haïtiens. A Tijuana, les habitants craignent que ne se répète que qu'ils ont appelé « la crise du Canal » : environ 3000 personnes, expulsées sous l’administration Obama, qui ont vécu, entre 2011 et 2014, dans l’alcool et la drogue, le long du canal d’eaux usées de Tijuana, faute d’hébergements disponibles. « On sait que la situation va s’aggraver et il n’y a toujours pas d’infrastructures de l’Etat pour les accueillir » s’indigne un activiste. Les 15 millions de dollars annuels du programme fédéral «Fondo migrante» sont en effet largement insuffisants pour faire face à la crise qui couve sur les 3200 kilomètres de la frontière nord.

Autre phénomène: avec le durcissement de la politique migratoire côté américain et la construction annoncée d’un nouveau mur, de plus en plus de migrants centraméricains «restent à Tijuana et n’osent plus traverser la frontière, car ils ont très peur», signale Claudia Portela, coordinatrice du Desayunador Padre Chava, qui sert, chaque matin, 1200 petits-déjeuners aux migrants. Tijuana, l’antichambre du «rêve américain», métropole de migrants qui finissent par rester, s’adapte tant bien que mal. «Nous n’étions ni préparés à la crise des enfants migrants ni à celle des Haïtiens, mais on a toujours réussi à faire face», sourit Claudia Portela. «Ce sera la même chose pour les expulsés, nous allons gérer, car nous n’avons pas le choix.»


Migrants haïtiens: la fin du rêve américain

Johnson est devenu, malgré lui, professeur de français à Tijuana. Ce jeune instituteur haïtien de 30 ans est arrivé à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis il y a 4 mois. « Je ne suis pas venu pour m’installer au Mexique, mais maintenant, avec Trump, s’installer aux Etats-Unis est impossible » déplore Johnson. Comme les milliers de Haïtiens actuellement bloqués à Tijuana, il a quitté son île, ravagée par le tremblement de terre de 2010, pour s’installer au Brésil. Malgré l’obtention d’un visa humanitaire, la crise économique brésilienne a bien vite fait déchanter les Haïtiens, qui initient, dès 2015, un périple, en bus, en taxi ou à pied, de plusieurs milliers de kilomètres pour gagner les Etats-Unis. « La traversée du continent a été horrible, j’ai perdu mon beau-frère, mort d’épuisement, dans la forêt tropicale en Colombie ». Mais les visas humanitaires, que le gouvernement américain octroyait facilement sous Obama, ont laissé place, depuis l’arrivée de Trump, à la certitude d’être expulsé vers Haïti après avoir été reçu en entretien au poste-frontière. Confronté à l’augmentation du nombre de Haïtiens bloqués sur son territoire, le gouvernement mexicain leur offre désormais un visa humanitaire qui leur permet de travailler. Si de plus en plus de Haïtiens envisagent de rester au Mexique, troquer le rêve américain pour la réalité mexicaine a un coût : « Un salaire ici, c’est dix fois moins qu’un salaire aux Etats-Unis, c’est difficile, car nous devons envoyer de l’argent à nos familles restées à Haïti ». E.B.


Un premier milliard pour le mur

Un milliard de dollars. C’est le montant budgété par le Département américain de la sécurité intérieure pour la construction d’un premier bout du fameux «mur total» que Donald Trump rêve de construire le long des 3200 km de frontière avec le Mexique. Dans un document révélé cette semaine par CNN, les 999 millions budgétés, pour être exact, couvre 62 petits miles, soit à peine 100 km, divisés en cinq tronçons. Parmi les bouts de mur projetés, censés compléter les trous ou remplacer des clôtures, celui qui séparera Tijuana et sa banlieue de la ville américaine de San Diego. Différentes estimations avaient chiffré la facture d’un mur complet sur la frontière à un montant compris entre 12 et 26 milliards de dollars. A un milliard les premiers 100 km, la facture de la grande muraille de Trump, si elle se construit vraiment, risque bien d’être astronomique. C.M.

Créé: 30.03.2017, 15h50

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