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Témoignages de Mossoul-Est, à peine libéré de Daech

Reportage dans la grande ville sunnite du nord, entre soulagement et craintes face au pouvoir chiite à Bagdad

Daech a fait exploser ce pont de Mossoul pour ralentir l’avancée de l’armée irakienne.
Daech a fait exploser ce pont de Mossoul pour ralentir l’avancée de l’armée irakienne.
EDOUARD ELIAS

Ce matin, Maha al-Razm Fahi a couvert ses cheveux d’un foulard rouge et noir, puis s’est légèrement maquillée. Elle a accroché à son manteau sombre une broche en strass rose et a quitté sa maison à pied avec son fils Hassan. Sans peur de la hisba: la «police religieuse» du groupe Etat islamique (Daech) a disparu de Mossoul-Est. Les djihadistes ont en effet été chassés de la rive orientale du Tigre après une résistance de plus de trois mois.

Avant le 10 janvier, date de la reprise de son quartier d’Al-Baladiya, proche du fleuve, elle ne pouvait mettre le pied hors de chez elle sans être entièrement recouverte du niqab, le long voile noir ne laissant voir que les yeux. Professeur de biologie mariée à un décorateur à la retraite, elle était pourtant contrainte de continuer à enseigner. «Une de mes collègues a tenté de s’y soustraire et a dit à ses élèves de ne plus venir en cours. Elle a été décapitée», raconte cette femme ronde et déterminée. Elle n’avait plus que douze à quinze élèves par classe, contre 45 habituellement, toutes filles de familles appartenant à Daech. Les autres élèves ne mettaient plus les pieds à l’école secondaire de peur d’être kidnappées sur le chemin.

"Je ne pouvais pas enseigner Darwin"

Pour cette famille cultivée et pieuse, le règne de Daech sur Mossoul, commencé à la prise de la ville le 10 juin 2014, a été celui de l’obscurantisme et de la peur. Hassan, le plus jeune fils, 16 ans, a quitté l’école, restant cloîtré au domicile familial. Ni lui ni ses parents n’acceptaient la propagande des nouveaux maîtres.

«Ils ont modifié profondément les programmes de l’école primaire. Les instituteurs devaient apprendre le calcul aux enfants en additionnant des armes, poursuit Maha. Ils ont moins touché à ceux du secondaire, mais je n’avais plus le droit d’enseigner la théorie de Darwin.» Surtout, Maha et Khaled craignaient les rafles: «A chaque fois que le gouvernement irakien affirmait que la population de Mossoul ne soutenait pas Daech, des fonctionnaires et des jeunes disparaissaient», affirme le père de famille, qui a passé un mois dans les geôles des djihadistes, accusé d’incitation à l’insurrection par un informateur.

Pas le coeur à rire

Leur voisin était membre de l’Etat islamique. Le toit du domicile du frère de Maha, tout proche, était transformé en réduit militaire. La famille a vécu dans l’angoisse des frappes de la coalition. Quand Maha sort ce mardi pour aller chercher sa fille à quelques kilomètres de là, elle longe des maisons aplaties par les bombes, contourne des cratères dans les rues, franchit des canalisations éventrées. Elle doit aussi franchir un pont effondré en son centre. Daech a fait exploser les piliers. Seuls les enfants s’y amusent, dévalant le bitume sur des caissettes en plastique, luges improvisées.

Ni Maha, ni Khaled, ni aucun habitant rencontré à Mossoul alors que la rive est vient d’être totalement reprise à l’Etat islamique n’ont le cœur à rire franchement. Soulagés, ils le sont, se félicitant même de l’attitude respectueuse de la Division d’Or, les troupes d’élite de l’armée irakienne, en première ligne de la bataille. Mais de confiance envers le gouvernement central, point.

Méfiance face à Bagdad

Les sunnites de la deuxième ville d’Irak accusent l’Etat, dominé par les chiites, d’avoir livré la ville à Daech en juin 2014 pour y tuer tout esprit de rébellion. Et si Bagdad mène aujourd’hui l’offensive, c’est, affirment Maha et Khaled en cœur, à la demande de Washington et de Téhéran. «Mais rien ne changera pour nous car personne ne veut reconstruire Mossoul et réparer ses infrastructures», prédit Maha, qui regrette la beauté passée de sa ville. «Il faut qu’elle respire à nouveau. Nous avons subi une telle pression psychologique! Les jeunes, surtout, sont traumatisés. C’est une génération perdue», craint-elle.

Sur l’avenue commerçante désertée par les véhicules, cinq copines se promènent bras dessus bras dessous au milieu des familles de sortie et des vendeurs de fruits et légumes. Leurs yeux sont maquillés, leurs lèvres rouges. Elles pétillent. De la rive ouest, toujours tenue par Daech, provient le bruit sourd d’explosions et de tirs.

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