«En Syrie, le régime torture pour tuer»

Opération CésarLa journaliste française Garance le Caisne était à Genève mardi pour présenter son livre sur la «machine de mort» de Bachar.

Le président Bachar el-Assad lors d'un discours en juillet 2015.

Le président Bachar el-Assad lors d'un discours en juillet 2015. Image: AP

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Invitée à Genève par Amnesty international et FemmeS pour la démocratie, la journaliste indépendante Garance Le Caisne a rappelé mardi à l’Unige, dans une conférence intitulée «Au cœur de la machine de mort syrienne» à quel point le régime de Bachar el-Achar était sanguinaire. Alors que le président syrien a été remis en selle par les soutiens militaires de l’Iran, du Hezbollah et de la Russie, et que les Occidentaux ne peuvent plus faire de son départ un préalable aux négociations pour mettre fin à un conflit qui a fait au moins 250 000 morts et dix millions d’exilés ou de déplacés, la reporter qui a couvert le conflit depuis la révolution pacifique de 2011 sort un livre intitulé «Opération César». Il s’appuie notamment sur le témoignage de César, un photographe de l’armée syrienne qui a, au péril de sa vie, sorti de Syrie 45 000 clichés de cadavres attestant de crimes de guerre ou de crimes contre l’humanité. Jamais sans doute, une telle masse de documents n’est venue appuyer d’autant de preuves les atrocités commises durant un conflit. Entretien.

Quel a été votre motivation dans l’écriture de ce livre?

J’ai d’abord voulu laisser une trace pour les Syriens, écrire l’histoire d’une répression sanguinaire et de la machine de mort qui a broyé la population. Je suis allé six fois en Syrie durant ces quatre dernières années. J’ai vu la répression, rencontré des Syriens qui en ont souffert. C’était aussi une façon de leur rendre ce qu’ils m’ont donné.

Au centre de votre livre il y a César, dont les clichés ont fait le tour du monde. Qui est-il?

Ce n’est pas un rebelle syrien. Il faisait des photos des cadavres de soldats pour l’armée, installé dans une forme de routine. Et puis, on lui a demandé de photographier les corps sans vie des victimes de la répression. Les dictatures ont la manie de l’archive. Et elles le font parce qu’elles ont un sentiment d’impunité. Au fil des mois, il a dû photographier des cadavres de manifestants puis de prisonniers de plus en plus nombreux, portant des marques de tortures de plus en plus profondes. Au début, chaque victime avait une fiche, un nom. Et puis, ensuite, il n’y avait plus que des numéros marqués au feutre à même leur peau. Des images qui rappellent celles des victimes des bourreaux khmers rouge du S21 ou des déportés de la Shoah. Alors il a voulu déserter. Il en a parlé à son ami Sami que j’ai aussi rencontré. Ce dernier lui a dit qu’il fallait qu’il reste pour témoigner. Il a commencé à sortir les images sur des clés USB cachées dans sa ceinture, avec la peur au ventre et les a données à Sami qui les a stockées et les a envoyées. Puis tous deux ont fui la Syrie à l’été 2013. Ils sont aujourd’hui en sécurité en Europe.

César est-il le seul à témoigner ?

Non. Depuis la révolution, des dizaines de Syriens collectent des preuves de crimes commis par le régime, mais aussi par des groupes rebelles ou Daech. Ils travaillent avec des associations qui leur apprennent à fournir des documents qui peuvent servir de preuves. Ils font un travail de fourmis.

La torture était aussi pratiquée dans les prisons syriennes sous la présidence de Hafez el Assad, le père de Bachar, qu’est-ce qui a changé ?

Sous Hafez, les services de renseignement torturaient pour soutirer des renseignements. Les victimes n’étaient pas photographiées. Aujourd’hui en Syrie, on torture pour tuer. Dans le dossier de César, il y a trois types de documents, 26 000 clichés de détenus morts, des photos de soldats morts, et un dossier intitulé «Terroristes» de personnes tuées chez elles d’une balle dans la tête, dont des vieillards et des enfants.

César n’a pas été votre seule source pour l’écriture de ce livre…

Non, j’ai aussi recueilli une dizaine de témoignages de rescapés qui racontent ce qu’ils ont vu ou vécu de leur arrestation à leur séjour en prison. Et puis, il y a les disparitions qui sont très éprouvantes pour les familles.

En ouverture du livre, il y a une carte. Que représente-t-elle ?

C’est une carte du centre de Damas où figurent les centres de détention et de torture. L’un d’eux se trouve à 800 mètres de l’opéra et du Sénat. Un autre est à 50 mètres d’un des bâtiments du lycée français où des parlementaires nationaux se sont rendus sans rien vouloir voir.

L’idée que faire chuter Bachar n’est plus une priorité et qu’il faut d’abord anéantir Daech vous choque ?

Soyons cynique jusqu’au bout… Si Daech existe, c’est aussi parce que ce régime est en place à Damas. C’est une des causes de l’apparition de Daech, avec l’effondrement de l’Etat irakien, la marginalisation des sunnites dans ce pays et en Syrie, la désespérance des Syriens.

Pensez-vous que des procès auront lieu pour punir les responsables ?

Oui, il y aura des procès. La France a engagé une procédure mais je ne pense pas que cela aboutisse. Sa compétence universelle est limitée. Il faudrait qu’il y ait au moins une victime franco-syrienne ou qu’un bourreau soit domicilié en France. Peu probable. Mais malgré les rapports d’enquête de la commission Pinheiro-del Ponte du Conseil des droits de l’homme, la Cour pénale internationale ne peut être saisie à cause du veto au Conseil de sécurité. La justice internationale est politique... Ce sera aux pays d’agir. Certains ont une compétence universelle comme l’Espagne par exemple. Et Bachar et ses proches, comme les officiers des services de renseignement de l’armée, seront les premiers à devoir répondre de leurs crimes.

Quel est votre regard sur la Syrie après ces quatre dernières années ?

Le bilan des morts et des dégâts matériels est énorme. La moitié de la population n’habite plus chez elle, réfugiée à l’étranger ou déplacé dans le pays. Et ce qui est grave, c’est que le régime repeuple des quartiers ou des villages désertés avec ses affidés alaouites ou chrétiens, faisant disparaître la mixité confessionnelle. C’est le cas à Homs notamment.

«Opération César» de Garance Le Caisne chez Stock. (TDG)

Créé: 25.11.2015, 13h30

Articles en relation

L'armée syrienne progresse grâce aux Russes

Etat islamique Depuis le début de l'intervention russe en Syrie, l'armée syrienne a progressé sur tous les fronts et a fait reculer Daech. C'est en tout cas ce qu'a affirmé Bachar el-Assad à la TV chinoise. Plus...

Les frappes russes ont tué plus de 1300 personnes

Syrie Selon l'Observatoire syrien, une majorité des personnes tuées sont des opposants à Bachar el-Assad. Plus...

Selon Obama, Assad doit quitter le pouvoir

Guerre en Syrie Le président américain a estimé jeudi que la guerre civile en Syrie ne se terminerait pas à moins que Bachar el-Assad s'en aille. Plus...

Au G20, le terrorisme rapproche Poutine et Obama

Sommet en Turquie Les deux présidents ont eu un aparté inattendu. La communauté internationale est à l'unisson. Sauf Assad. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Manuel Valls candidat à la mairie de Barcelone
Plus...