A Saint-Denis, dans le creuset fracturé de la France de demain

France Saint-Denis, ville du stade France, accueille l’Euro dès vendredi. C’est aussi une ville laboratoire aux 130 nationalités. Reportage

Image: AFP

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«Pour jouer avec nous, tu dois au moins jongler jusqu’à dix!» Trois jeunes adolescents issus de l’immigration africaine se toisent balle au pied rue de Corbillon. Nous sommes dans le centre de Saint-Denis, devant l’immeuble muré où l’assaut fut donné le 18 novembre pour déloger de sa planque le djihadiste Abdelamid Abaaoud. Le dernier épisode sanglant des attentats du 13 novembre s’est joué dans cette bâtisse louée par les vendeurs de sommeil et désormais vouée à la démolition tant la fusillade a été violente. Football et terrorisme en un coup d’œil. A un quart d’heure à pied de là, l’entrée du Stade de France met en majesté un panneau qui décompte les jours avant le match d’ouverture «France – Roumanie» de l’Euro du vendredi 10 juin.

Ici tout est concentré. La France de demain et celle d’hier. Le Stade de France qui a vu la génération «Black-Blanc-Beur» triompher en 1998 et les bombes humaines exploser en 2015. Saint-Denis, c’est désormais une ville qui accueille les start-up et les sièges des multinationales sans réussir à faire sortir de la pauvreté une grande partie de ses habitants.

Saint-Denis, c’est encore sa basilique gothique où reposent les restes de pas moins de 42 rois de France. Dont un certain Charles Martel. Une des mosquées soupçonnées de diffuser un salafisme violent est située à moins de 200 mètres. Juste dans une rue adjacente, qui, comme les autres, est déjà pavoisée des drapeaux des 24 nations participantes. L’histoire est parfois facétieuse!

Images en trompe-l’œil

Didier Paillard, lui, ne trouve pas le rapprochement ironique. D’abord, il est communiste et sa transcendance, ce sont les faits. «L’Euro, c’est le moyen de tourner la page. La vie doit reprendre ses droits. On nous fait porter l’image d’une ville fracturée par le communautarisme et le salafisme. Je la réfute», dit d’une voix fatiguée ce maire élu depuis douze ans dans l’une des deux dernières villes de plus de 100 000 habitants dirigées par le Parti communiste.

Il y a quelques jours en effet, le Figaro Magazine a titré «Molenbeek sur Seine» un reportage sur la ville. «Tout ça parce que trois terroristes ont logé ici pendant quelques heures. C’est très à charge, cet article! Le Figaro aurait pu en faire un sur les pâtissiers aussi, nous en avons beaucoup. Même s’il y a des femmes qui portent le fichu, il n’y a eu aucun départ de djihadiste depuis Saint-Denis», avance Denis Paillard.

Ne voit-on que ce que l’on veut voir. A se balader en ville, on peut compter les kebabs, les boutiques de mode islamique, les femmes qui portent le voile et les hommes barbus en qami et ne rien pouvoir en déduire. A part que le fait religieux progresse. Car on peut aussi s’amuser à dénombrer les jeunes beurettes maquillées et leurs frères en costume-cravate de cadre courir prendre le métro pour Paris. Quoi qu’il en soit, le maire de Saint-Denis n’a pas accès au répertoire des fichiers S (pour Sécurité de l’état) de sa commune: car c’est bien de cela qu’on parle, de foyer terroriste.

Des moins de 30 ans…

«On sert 11 000 repas par jour dans les cantines scolaires. Et quand il y a du porc au menu, parce que cela arrive, on s’arrange pour qu’il y ait une entrée protéinée. Et il n’y a pas non plus d’horaires de piscine réservée aux femmes. Mais, oui, je vois plus de fichus sur les cheveux qu’il y a vingt ans», explique Denis Paillard. Le maire communiste ne dit jamais «voile», mais «fichu»… C’est ce que lui reproche l’écrivain de polars Didier Daeninckx. Né à Saint-Denis, aujourd’hui résident à Aubervilliers, cet amoureux de la banlieue réputé proche du PC dénonce pourtant le laisser-faire face à l’influence des intégristes dans «une ville qu’il ne reconnaît plus», a-t-il écrit dans une tribune.

Le maire de Saint-Denis n’en démord pas pour autant: les communautés continuent à vivre en harmonie dans sa ville. Mais, avec 110 000 habitants pour 130 nationalités, 47% de sa population qui a moins de 30 ans, un taux de chômage de plus de 23% et un revenu moyen inférieur de 50% à la moyenne de l’Ile-de-France, tout est plus compliqué qu’ailleurs. «On est un laboratoire!» résume-t-il. «Quasi une ville du tiers-monde aux portes de Paris. Avec l’indice de fécondité et le taux de mortalité infantile le plus élevé de France métropolitaine. C’est aussi la ville la plus criminogène du 93», rapporte un ancien haut responsable de la sécurité de la ville.


Un dynamisme économique et culturel

Le quartier de la Plaine-Saint-Denis est l’un des hubs économiques les plus actifs d’Ile-de-France. Des grands noms y sont installés depuis longtemps (Saint-Gobain, UTB, Legrand, Egis), et depuis peu c’est Orange et la SNCF qui y ont implanté leur siège. Côté start-up, vente-privee.com a démarré sa «success story» depuis la ville à la réputation sulfureuse. Des enseignes concurrentes comme showroom.com ont aussi choisi l’endroit pour s’y installer.

La banlieue court aussi dans la compétition culturelle. Le 6B est «un lieu de création et de résidence d’artistes de plus en plus prisé en région parisienne», explique Clément Aumeunier, le responsable de la communication de la ville de Saint-Denis. En effet, ils sont 160 créateurs à se partager 7000 mètres carrés qui ont souvent les honneurs de la presse culturelle la plus pointue. La Fête de la tulipe et le Théâtre Gérard Philipe sont aussi des institutions reconnues.

Et il y a encore le projet de revitalisations de la basilique. La ville aimerait y remonter la flèche démontée en 1845, pour cause de fragilité, et lui faire retrouver son allure originelle. Ce chantier offrirait un coup de projecteur bienvenu. «La nécropole des rois de France attire chaque année 130 000 à 170 000 visiteurs. Nous devrions en attirer un million au regard de sa valeur patrimoniale», glisse Clément Aumeunier. Et de souligner que les circuits historiques pour touristes passent par Notre-Dame de Paris, le château de Versailles et la cathédrale de Chartres mais ne s’arrêtent pas dans sa ville.

(TDG)

Créé: 05.06.2016, 19h48

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