«Pour Riyad, la critique d'un exilé aux Etats-Unis, c'est insupportable»

Journaliste saoudien disparuComment expliquer la disparition de Jamal Khashoggi au consulat saoudien d’Istanbul? Analyse du contexte avec l’expert Hasni Abidi.

Le consulat d’Arabie saoudite d’Istanbul. C’est là que se perdent les traces de Jamal Khashoggi, le 2 octobre dernier.

Le consulat d’Arabie saoudite d’Istanbul. C’est là que se perdent les traces de Jamal Khashoggi, le 2 octobre dernier. Image: Keystone

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«Est-il possible qu’il n’y ait pas de système de caméras dans un consulat? (…) Si un oiseau vole, si un moustique en sort, leurs systèmes de caméras vont l’intercepter.» Jeudi, c’est avec ces mots que le président turc Recep Tayyip Erdogan a pressé Riyad de révéler les images de vidéosurveillance du consulat saoudien à Istanbul, après la disparition de Jamal Khashoggi. Le 2 octobre, ce journaliste saoudien, qui vit en exil entre les États-Unis et la Turquie, entrait dans le consulat saoudien d’Istanbul pour ne jamais en ressortir, selon Ankara, qui accuse Riyad de l’avoir assassiné, au mieux kidnappé. Depuis, les indices s’accumulent: des caméras de surveillance en divers lieux de la ville auraient établi que 15 agents saoudiens, y compris un médecin légiste, se sont rendus à Istanbul le 2 octobre et sont passés au consulat.

À ce jour, nombre d’indices laissent penser que les services de sécurité d’Arabie saoudite, aux ordres de Mohammed ben Salmane, le prince héritier, se sont chargés de faire disparaître le journaliste saoudien. Mais quelles en seraient les raisons? L’analyse de Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherches sur le monde arabe et méditerranéen.

Tout porte à croire que Riyad est derrière la disparition de Jamal Khashoggi. Ce dernier gênait-il tant le pouvoir au point de l’éliminer?

Il faut bien sûr rester prudent sur ce qui s’est passé à Istanbul le 2 octobre. Mais Jamal Khashoggi, qui a fait le choix de l’exil après les purges de l’automne 2017 en Arabie saoudite, est devenu une voix critique du régime saoudien, une voix très écoutée à l’étranger, et pas n’importe où: à Washington, chez l’allié privilégié de Riyad. Il tenait des chroniques dans le «Washington Post», il était invité dans des séminaires et de plus en plus courtisé par les médias américains. Une voix dissonante au cœur des réseaux d’influence américains, c’est insupportable pour la monarchie saoudienne.

Mais Khashoggi n’est pas un opposant classique, sa critique est modérée envers le pouvoir saoudien…

C’est peut-être ce qui le rend d’autant plus gênant. Jamal Khashoggi a été à une époque au cœur des arcanes du pouvoir à Riyad, puisqu’il a été le conseiller de Turki al-Fayçal, l’ex-chef des renseignements saoudiens, qu’il a continué de conseiller lorsque ce dernier était ambassadeur à Londres. Mais Khashoggi, un esprit libre, émettait des critiques pointues ces derniers mois sur l’autoritarisme de Mohammed ben Salmane, sur les conséquences de l’isolement du Qatar ou encore sur la guerre au Yémen.

Si l’on accepte la thèse que les agents saoudiens sont bien intervenus à Istanbul, peut-on y voir un message au pouvoir turc, ennemi de Riyad?

S’il y a bien eu intervention, le message saoudien pourrait être qu’aucun opposant au pouvoir saoudien n’est en sécurité en Turquie. Mais il faut garder à l’esprit que Riyad a de toute façon une certaine pratique pour opérer sur sol étranger, afin par exemple de ramener des voix dissonantes de force à Riyad, même quand il s’agit des membres de la famille régnante. Un prince saoudien critique envers la monarchie a été enlevé à Genève en 2003 entre un hôtel genevois et sa villa de Collonge-Bellerive.

Avec ses réformes, le prince héritier s’est donné une image de modernisateur. Mais la répression des opposants, elle, est toujours aussi féroce. De quoi a-t-il peur?

C’est tout le paradoxe de l’Arabie saoudite. La communauté internationale a salué le rajeunissement du pouvoir saoudien et les réformes; en même temps, Mohammed ben Salmane a accompagné sa montée en puissance d’un durcissement à l’égard de tous ceux qui peuvent se mettre en travers de son chemin. Ceux-ci représentent un large éventail: avocats des droits humains, féministes, mais aussi des oulémas qui voient d’un très mauvais œil le virage de la modernisation. Cette répression traduit la fébrilité du prince héritier. Il a affaire au sein même de la lignée des Al-Saoud, la dynastie saoudienne, à des voix qui s’opposent à son ascension.

L’affaire Khashoggi va-t-elle mettre dans l’embarras les alliés de l’Arabie saoudite, à commencer par Washington? Ce sera intéressant de voir comment les choses évoluent. Difficile de dépasser les gesticulations d’usage. Donald Trump a exigé que toute la lumière soit faite sur l’affaire, des sénateurs se manifestent, mais que pèse un journaliste saoudien exilé aux États-Unis contre 500 millions de dollars de contrats d’armement et la proximité de Washington avec Riyad, pièce maîtresse des intérêts stratégiques américains dans le monde arabe et rempart face à l’Iran? Il faut aussi souligner l’ironie: Donald Trump, qui entretient une lune de miel sans condition avec Riyad, est directement responsable du sentiment de toute-puissance qui s’est développé chez Mohammed ben Salmane. La politique qui en découle à Riyad est pourtant désastreuse pour l’image de l’Arabie saoudite sur la scène internationale. L’élite traditionnelle saoudienne, bousculée par le prince héritier, joue sa survie et celle du royaume. (TDG)

Créé: 11.10.2018, 18h07

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