«Le rôle de Genève va rester central dans ce monde en plein bouleversement»

EXCLUSIFL’ancien secrétaire général de l’ONU Kofi Annan porte un regard sans concession sur la montée des populismes

Kofi Annan, ancien secrétaire général de l’ONU.

Kofi Annan, ancien secrétaire général de l’ONU. Image: Lucien Fortunati

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Il ne s’exprime que très rarement dans les médias depuis qu’il n’est plus secrétaire général de l’ONU. Discret mais toujours en première ligne, Kofi Annan observe les soubresauts du monde. Ses mises en garde passées témoignent de sa lucidité. Il le répète sans relâche, aujourd’hui encore, c’est la question de la gouvernance mondiale qui est posée.

Pourquoi la montée des populismes vous incite-t-elle à porter un jugement très sévère sur les responsables politiques?

Un sentiment de frustration a grandi parmi les populations parce que leurs principales préoccupations n’ont pas été prises en compte. En Europe et aux Etats-Unis, des usines ont fermé, les gens ont perdu leur travail. Certains responsables politiques ont rejeté la faute sur la globalisation et la présence de travailleurs étrangers. C’est ce qui a favorisé l’émergence du populisme. Ils ont promis de faire revenir le travail parti en Chine ou au Mexique et de renvoyer les immigrés. Mais le travail ne s’est pas déplacé en Chine ou au Mexique. C’est l’innovation qui a tout bouleversé. Personne n’a expliqué qu’on entrait dans une nouvelle ère et qu’il fallait se former à de nouveaux métiers et ne pas regarder vers le passé.

Cette focalisation sur les immigrés n’est-elle pas inquiétante?

L’immigration ne va pas s’arrêter. L’immigration va continuer. Personne ne peut la stopper. Ce phénomène existe depuis la nuit des temps. Parfois je dis à mes amis avec un clin d’œil que nous avons tous migré depuis l’Afrique, nous sommes tous des enfants de Lucy. En outre, de nombreux pays ont besoin de l’apport de populations extérieures pour être capables de maintenir un niveau de développement économique. Ce n’est jamais facile de migrer, beaucoup de gens le font parce qu’ils sont contraints de fuir des conflits ou la pauvreté. Dans le cas de l’Afrique, c’est aux leaders africains qu’il appartient de construire un modèle de développement inclusif. Mais surtout d’établir une paix durable. Si nous arrivons à éliminer ces conflits et à nous concentrer sur le développement économique et social, avec les ressources dont elle dispose, l’Afrique peut avoir sa chance. Mais la condition, c’est le partage équitable des richesses. En 1999, à Davos, j’avais dit que si l’on ne donnait pas un visage humain à la globalisation nous allions laisser se creuser les inégalités entre les nations et engendrer de sérieux conflits. C’était il y a dix-huit ans! Nous voyons où nous en sommes aujourd’hui.

Dans ce contexte international chahuté, l’arrivée de Donald Trump suscite beaucoup de craintes. Les partagez-vous?

L’arrivée de Donald Trump est symptomatique de cette tendance globale de montée des populismes. Son programme est incompatible avec les règles existantes. Personne ne sait ce qu’il va faire – ou plutôt ce qu’il va pouvoir faire – parce que ce n’est pas un individu seul qui décide. Ses décisions vont devoir être conformes à la Constitution américaine, au droit et aux accords existants. Sur le plan international, il n’est pas seul à décider non plus. Les autres pays ont de l’influence et ils peuvent réagir à ses décisions. C’est pourquoi on ne sait pas vraiment ce qui va se passer. Nous sommes dans une incertitude incroyable. C’est facile de tout remettre en cause, que ce soit sur la question des migrants, du commerce ou de l’environnement, mais c’est beaucoup plus difficile de construire des alternatives viables. Dans le monde d’aujourd’hui, aucun pays n’est une île. Les problèmes ne peuvent être réglés que sur la base d’un bon voisinage. Je ne suis pas sûr que ce soit le chemin emprunté par l’administration Trump.

Le conflit syrien est entré dans sa septième année. Comment expliquez-vous l’échec de la communauté internationale?

Cela me brise le cœur de voir ce qui arrive aux Syriens. En 2012, lorsque j’ai été nommé par l’ONU pour conduire une médiation, l’équilibre des forces était tel qu’il était encore possible de prendre la bonne direction et d’amener tout le monde autour de la table. Il y a eu le communiqué de Genève signé par tout le monde mais auquel personne n’a réellement voulu donner corps. C’est pour cela que je suis parti. Aujourd’hui, le problème est beaucoup plus difficile à résoudre compte tenu du nombre d’acteurs engagés. L’obstination des parties à vouloir gagner militairement a conduit à une impasse. Staffan de Mistura est très déterminé et il fait un excellent travail. J’encourage toutes les parties à travailler avec lui. Elles doivent développer une feuille de route commune pour arriver à la paix. Le Moyen-Orient a besoin à son tour d’un traité tel que l’Europe l’a eu en 1648 en Westphalie, sinon les destructions vont continuer. La Russie et les Etats-Unis vont jouer un rôle déterminant. Ce qui crée de l’incertitude aujourd’hui, c’est qu’on ne sait pas vraiment quelle va être la ligne politique de l’administration Trump sur ce dossier.

Dans ce monde qui bouge, la Genève internationale conservera-t-elle sa place?

Le rôle de Genève va rester central. Dans ce monde en plein chambardement, il est nécessaire de renforcer la coopération multilatérale. Aucun pays n’a le pouvoir de régler seul les problèmes du moment, que ce soit sur les questions d’environnement, de santé, de migration, de commerce… Pour affronter les défis qui sont devant nous, nous devons travailler ensemble. Genève, avec son esprit d’ouverture, de tolérance et de dialogue et avec toutes ses organisations internationales, est l’endroit idéal pour cela. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous avons installé la Fondation Kofi Annan à Genève. C’est un lieu idéal pour poursuivre notre objectif de mobiliser la volonté politique en faveur de la paix, du développement et des droits humains.

Pensez-vous toujours qu’une réforme de la gouvernance mondiale s’impose comme une priorité?

Le système actuel repose sur une réalité géopolitique qui est celle de 1945. Nous ne pouvons pas continuer avec ce modèle où un groupe de cinq pays concentre tous les pouvoirs dans le Conseil de sécurité. Le monde a énormément changé et le Conseil doit changer avec lui. Il y a des nations émergentes telles que l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud, l’Indonésie ou encore le Japon qui ont des aspirations légitimes à jouer un rôle dans la gouvernance mondiale. J’ai milité pour réformer le Conseil de sécurité. Certes, au sein d’un organe élargi, les discussions seront plus difficiles mais la légitimité des décisions prises sera aussi plus forte. Malheureusement, je crains que les membres du Conseil de sécurité ne soient pas disposés à accepter cette réforme.

Créé: 24.03.2017, 18h11

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