Les Rohingyas martyrs entre guérilla et exode

Crise en Asie du Sud-Est Le Conseil de sécurité de l’ONU se penche à huis clos sur la crise qui a déclenché la fuite en masse de la minorité musulmane de Birmanie dans un Bangladesh déjà débordé par les inondations.

Nombre de Rohingyas tentent de fuir la Birmanie.

Nombre de Rohingyas tentent de fuir la Birmanie. Image: Keystone

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«Un nettoyage ethnique d’une grande ampleur est en cours et le Conseil de sécurité de l’ONU n’est pas capable d’ouvrir ses portes et de parler face aux caméras. C’est vraiment épouvantable.» Louis Charbonneau, directeur de Human Rights Watch pour les Nations Unies, est furieux, comme de nombreux responsables d’ONG. La session du Conseil de sécurité convoquée mercredi sur l’exode massif de la minorité musulmane de Birmanie s’est en effet tenue, comme la première le 30 août, à huis clos. «Sans une déclaration publique de l’ONU, le gouvernement birman va continuer à faire ce qu’il fait», estime aussi Sherine Tadros, d’Amnesty International. Quant à Valentin Zellweger, l’ambassadeur suisse auprès de l’ONU à Genève, il appelait le gouvernement à honorer ses obligations en matière de droit international. La crise est grave.

Près de 400 000 Rohingyas, minorité musulmane du nord-ouest du Myanmar, ont déjà fui la répression féroce de l’armée birmane. Villages brûlés, population massacrée (au moins 400 morts): au printemps dernier, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU à Genève avait créé une «mission internationale indépendante» pour enquêter sur ces exactions. Mais la Birmanie n’a pas autorisé les experts à se rendre sur place. Le Prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi, dirigeante de facto du pays – qui faisait de grandes déclarations devant l’Assemblée générale de l’ONU l’an dernier sur la protection des droits de cette minorité – vient d’annuler sa venue, cette année, pour la fin de septembre. Au début du mois, elle rejetait l’accusation de génocide lancée par le président turc Erdogan et qualifiait les combattants rohingyas de «terroristes».

Déjà considérés comme des étrangers, vivant avec un statut d’apatride et privés de droits élémentaires (accès au marché du travail, aux hôpitaux ou à l’école), les Rohingyas sont désormais étiquetés «ennemis de la Birmanie». Depuis le 25 août, l’armée birmane mène une violente répression dans la région de l’Arakan, dans l’ouest du pays. Elle a été déclenchée suite à l’attaque de plusieurs dizaines de postes de police et d’une base militaire par des insurgés affirmant se battre pour les droits des Rohingyas.

Considérés comme des terroristes

L’Armée du Salut des Rohingyas de l’Arakan (ARSA), aussi appelée Harakah al-Yaqin («Mouvement de la foi» en arabe), a revendiqué l’assaut. Dimanche, le groupe a annoncé déposer les armes pour un mois afin de faciliter l’arrivée de l’aide humanitaire dans la région. La réponse du gouvernement birman a été immédiate: pas de négociation avec ceux qu’il considère comme des terroristes. L’ARSA s’est fait connaître en octobre 2016 en orchestrant l’attaque de trois postes de police. A l’époque, l’assaut avait déjà provoqué de violentes représailles contre les Rohingyas. Depuis, la guérilla semble avoir pris de l’ampleur, alimentée par le désespoir croissant de cette minorité déchue de la citoyenneté birmane et décrite par l’ONU comme «l’une des plus persécutées au monde». Les Rohingyas sont considérés comme des étrangers venus du Bangladesh par le gouvernement et une large partie de la population, en grande majorité bouddhiste, alors qu’ils vivent en Birmanie depuis des générations.

Les informations manquent sur cette nouvelle guérilla. Les experts décrivent une rébellion rudimentaire, dotée au mieux de quelques milliers d’hommes. «Ils ne sont pas une menace pour l’armée birmane, estime Zachary Abuza, spécialiste des groupes armés d’Asie du Sud-Est et professeur au National War College (Washington). Leur équipement est limité. La plupart des assaillants sont armés de machettes et de couteaux.»

Un rapport de l’International Crisis Group (ICG) a mis en lumière des liens entre ces militants et des Rohingyas exilés, notamment en Arabie saoudite. «Ils tiennent leur organisation, leur argent et leur entraînement de la diaspora rohingya, tout en étant capables d’avoir un ancrage dans l’Arakan», analyse Anagha Neelakantan, directrice du bureau Asie de l’ICG. Le chef des insurgés, Ata Ullah, est né au Pakistan avant d’émigrer en Arabie saoudite. L’ICG perd sa trace autour de 2012, l’année où l’Etat d’Arakan se déchire autour de violents affrontements entre bouddhistes et musulmans.

Motivations troubles

Les motivations des rebelles rohingyas restent troubles. L’attaque du 25 août a eu lieu quelques heures après la publication d’un rapport supervisé par l’ex-secrétaire général de l’ONU Kofi Annan. Saluées par les humanitaires, ses recommandations constituaient l’un des rares espoirs des Rohingyas. Que veulent véritablement ces militants? «Ce n’est pas un combat religieux, souligne Alexandra de Mersan, anthropologue et enseignante-chercheuse à l’Inalco (Paris). Ils semblent vouloir être considérés comme les autres groupes armés de Birmanie, ce que leur refuse le gouvernement en les qualifiant de «terroristes.»

Des analystes s’inquiètent d’une possible récupération du mouvement par Al-Qaida ou le groupe Etat islamique, dont la propagande mentionne régulièrement le sort des Rohingyas. «Leur combat pourrait attirer des militants venus d’autres pays d’Asie du Sud-Est», avertit Zachary Abuza. Les rebelles de l’Arakan se défendent de toute récupération. «Pour le moment, nous n’avons aucune preuve d’un projet commun entre ces militants et des groupes djihadistes internationaux», confirme Anagha Neelakantan.


Double défi humanitaire au Bangladesh

Pour le Bangladesh, l’afflux de 400 000 Rohingyas ne pouvait pas tomber à un pire moment. Le pays vit en effet une mousson de cauchemar, qui a provoqué les plus graves inondations depuis quarante ans. Un tiers du territoire national est sous l’eau. Plus de 100 000 maisons ont été détruites et 500 000 autres endommagées. Depuis le début des pluies torrentielles, au moins 145 personnes ont perdu la vie. Une véritable course contre la montre est lancée pour les 8 millions de Bangladais affectés, alors qu’une partie importante des rizières a été anéantie. L’ONU estime devoir fournir à 1,5 million de sinistrés une aide alimentaire d’urgence.

Or, pour ne rien arranger, les agences humanitaires peinent à réunir des fonds, car l’attention des médias a été captée d’abord par le terrible ouragan Harvey, qui a fait plus de 70 morts aux Etats-Unis, puis par l’effroyable Irma, qui a déferlé sur les Caraïbes et la Floride, laissant des îles entièrement anéanties. Autant dire que la communauté internationale n’avait pas vraiment le regard tourné vers la catastrophe qui s’est abattue sur le Bangladesh, mais aussi sur tout le nord de l’Inde et le sud du Népal, un pays qui tente de se remettre du séisme de 2015.

Peut-être le drame bangladais sera-t-il enfin remarqué en marge de la crise des Rohingyas, qui a provoqué l’émotion dans la communauté internationale. Déjà, des millions de dollars sont promis par le Danemark (3,2), l’Australie (2,4) et la Suisse (1,2). Mardi, un avion affrété par le HCR a atterri avec plus de 90 tonnes d’aide… pour les réfugiés.

Andrés Allemand (TDG)

Créé: 13.09.2017, 18h37

Les foyers de tensions en Birmanie

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